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Kozeries en wiki

Matriochkas

Un jeu d’écriture de feuilleton embrassé (comme les rimes du même nom) de blog en blog. Règles du jeu ici, (ir)responsables d’essayer que ça se passe bieng dénoncés .

Les chapitres ont été ou seront publiés en mai et juin 2008 suivant le calendrier suivant :

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Chapitre 1

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'était pas une surprise… Cet appel, elle l'attendait depuis plusieurs semaines. Et elle avait beau le redouter, elle savait bien que cela arriverait un jour, qu'il était impossible de lui faire confiance. Par précaution, elle avait mémorisé son numéro dans son répertoire. Du coup, quand le téléphone sonna ce matin là, elle n'eut qu'à regarder l'écran pour savoir qu'elle ne répondrait pas. Non. Cette nouvelle là, elle pouvait tout à fait l'apprendre par le répondeur, c'était largement suffisant. Et puis, ce serait plus simple, ça lui éviterait les chichis, les fausses politesses. D'ailleurs, la dernière fois qu'ils s'étaient parlé, ça s'était plutôt mal fini: une réflexion, deux noms d'oiseau et hop, terminé! Lequel des deux avait raccroché au nez de l'autre déjà? Bah, c'était sûrement elle, c'était bien son genre. C'était peut-être même le jour où, de rage, elle avait lancé le portable au milieu de la pièce. Il en avait gardé une longue rayure en travers de l'écran, comme une balafre. Mais pas plus finalement. “Il faut croire que tu es solide”, pensa-t-elle en regardant l'appareil tourner sur lui-même sous la force du vibreur.

La seconde d'après, elle vit la petite icône s'afficher sur l'écran. “Et voilà le travail !” pensa-t-elle, “ il me reste quelques heures de répit avant que mon opérateur me balance un message pré enregistré.” elle s'imagina la voix d'automate: “vous avez …un…nouveau message. Pff! Quelle connerie!… Bon allez, pendant quelques petites heures je peux encore ne pas savoir. Finalement c'est bien, le coup du répondeur: me voilà en sursis pour encore un moment. Du rab d'ignorance, c'est pas tous les jours qu'on y a droit!”

Elle se replongea dans sa lecture en se disant qu'elle écouterait le message plus tard. Après le prochain chapitre. Ou peut-être même encore plus tard. Et pourquoi pas jamais? Et si elle effaçait le message sans même l'écouter? C'était plutôt tentant d'accord, mais cette lâcheté aurait sûrement un prix. Elle ponctuait sa lecture de brefs coups d'oeil au téléphone puis, se rendant compte qu'elle n'avait rien retenu de la dernière page, recommençait depuis les premières lignes. Incapable finalement de se concentrer, elle ferma son livre et enfila ses chaussures. Les vieilles, celles qu'elle prenait pour faire un tour dans le jardin et arracher quelques mauvaises herbes. En se relevant, elle dut s'appuyer un instant au mur le temps que cesse le bourdonnement dans ses oreilles et qu'elle retrouve une vision claire. “Ah non, ça ne va pas recommencer, pas maintenant!” pensa-t-elle alors que dans le bureau, le portable se remettait à sonner…

Auteur : Marie Alster

Chapitre 2

Elle se prit la tête entre les mains. Se dirigea en fulminant vers son bureau, hésita devant la porte puis fit volte-face. Pas la peine d'insister, elle ne voulait pas répondre. Cette histoire n'aurait jamais dû s'inviter dans sa vie, elle voulait la fuir encore un peu, pour se rattraper peut-être de ne l'avoir fait avant… avant qu'il ne soit trop tard…

Sans comprendre comment elle y était arrivée, elle se retrouva dans la rue. Elle marcha comme une automate, avec la clé de sa porte dans la main. Un film se rembobinait dans un coin de sa tête. Ses yeux tournés vers l'intérieur ne voyaient pas les passants ni la rue ni les voitures. Pendant que son corps se fondait dans le mouvement de la foule, ses yeux regardaient l'intérieur de la petite salle obscure dans le méandre de son cerveau où se déroulait en accéléré chaque scène de cette sordide histoire. La rencontre incertaine, la conversation qui se débride, les confidences qui se pointent. Pourquoi diable avait-elle accepté de donner son numéro de téléphone ? Il n'avait pas pris la peine de le noter. “J'ai la mémoire des chiffres”, avait-il annoncé. Comment aurait-elle pu deviner ? Plus tard elle s'étonnerait de ne pas réussir à lui soutirer le sien. De l'abonnement en cours de résiliation au portable perdu puis retrouvé mais en réparation, tous ses amis semblaient avoir un téléphone à lui prêter. Il n'appelait jamais avec le même. Mais quand les doutes commencèrent à la titiller, il était déjà trop tard. Sans qu'elle s'en doute, il l'avait embarquée dans un de ces plans obscurs dont lui seul avait le secret. Petit à petit elle avait appris ses combines, ses ficelles. Il avait fini par lui faire confiance et même par lui donner son numéro, au moment où elle comprenait qu'elle n'en voulait plus. Ah, comme elle aurait voulu ne jamais le connaître !

Elle marchait toujours, avec l'impression que c'était tout le paysage autour d'elle qui avançait, comme dans ces dessins animés d'un autre temps dont elle aurait été le personnage immobile. “Une image qui résume bien ma vie” se dit-elle avec amertume. Elle décida de chasser ces pensées parasites et de rentrer chez elle en profitant du timide rayon de soleil qui pointait, des devantures colorées et des sourires des voisins qu'elle croisait. C'est au moment où elle s'y attendait le moins que la nouvelle la cueillit. Tout près de sa porte d'entrée, alors que ses yeux papillonnaient, elle se figea soudain à la vue de la photo en gros plan du visage honni. Juste à côté de son visage, une mariée en larmes, la robe tâchée de sang. “Mariage funèbre” titrait le journal à sensation. Elle déglutit avec peine. De deux choses l'une : soit elle nageait dans un délire paranoïaque, soit la situation était encore pire.

Hébétée, elle inséra sa clé dans la serrure. Puis elle se figea. Un frisson glacé courut dans son dos : si ce n'était pas lui, alors, qui essayait de la joindre avec autant d'insistance ?

Auteur : Caco

Chapitre 3

Marie aimait se faire confiance. Dotée d’une solide intuition, elle fonctionnait à l’instinct, ce qui était à la fois une force et une faiblesse, à savoir : elle était spontanée, mais réagissait sans trop réfléchir et parfois, ça lui jouait des tours. Debout immobile dans l’entrée de son appartement, les clefs dans une main et le portable dans l’autre, elle tentait de faire le point sur les derniers événements.

Elle avait frappé cet idiot sous le coup de la colère. Au tribunal, elle pouvait plaider le geste passionnel. Enfin… presque car un enquêteur un peu malin pouvait deviner, voire prouver qu’elle savait parfaitement quel curieux personnage était Serge. Il lui suffirait de mettre la main sur ses multiples téléphones portables, tracer les appels, retrouver une ou deux pauvres filles empêtrées dans sa toile d’araignée pour comprendre que l’une d’entre elle, au moins une, avait découvert l’écheveau et tenté de mettre sinon un terme, du moins un bon coup derrière les étiquettes à toutes les vies de cet aventurier de l’oreiller.

Elle se dirigea lentement vers la cuisine. Se faire un petit thé allait l’aider à réfléchir. Le film se déroulait une énième fois devant ses yeux : le dîner en amoureux, la discussion qui s’envenime, la gifle, la fourchette à gigot qu’elle empoigne et qu’elle plante, de toute sa force, une fois, deux fois… Du sang qui coule. Tout ce sang… Elle en est à nouveau écoeurée. Ecoeurée des borborygmes de Serge à l’agonie, écoeurée par ses yeux exorbités. Il avait tenté d’arracher l’instrument de ses deux mains malhabiles. C’est lui, cet imbécile, qui lui avait donné l’idée de s’en sortir. Oui, on trouverait trace de sa présence, les reliefs du repas, mais elle risquerait le tout pour le tout et jurerait être partie avant le drame. Avant le dessert, demeuré intact sur la table de la cuisine.

Mue par une impulsion, Marie fit semblant de poursuivre la dispute. Elle avait dans l’instant attrapé son imper et était sortie en claquant la porte, lançant un sonore « t’as plus qu’à l’appeler, ta pétasse, mais moi, c’est fini, fini ! »

Elle avait dévalé l’escalier bruyamment. Sa voiture, garée en face, l’avait rapidement ramenée chez elle où elle s’était changée. Elle avait mis quelques affaires dans un sac et, en jean et tee shirt, sa perruque de cheveux rouges coiffés en brosse bien fixée sur la tête (quelle bonne idée de ne jamais rien jeter, pas même les déguisements des bals masqués de sa jeunesse) elle était revenue sonner à la porte de Serge. La clef discrètement introduite dans la serrure lui avait permis d’entrer. Vu d’un éventuel œilleton voisin, il semblait que Serge lui-même avait ouvert la porte. Un « bonjour mon chéri » à la cantonade, ses bras levés enlaçant un fantôme, le tour était joué.

A l’intérieur, elle n’avait touché à rien, se contentant de faire quelques allers retours dans le salon, histoire d’imprimer les semelles de ses baskets sur la moquette. Avec un peu de chance, la police scientifique relèverait la présence d’une troisième personne dans la pièce ce soir-là.

Vers 3 heures du matin, quand la ville dort de son plus profond sommeil, elle s’était glissée en douce hors de chez Serge et, plus furtive qu’un chat, avait quitté l’immeuble. A pieds, lentement, elle était rentrée dans son quartier. Assise dans un renfoncement de porte cochère discret, elle avait attendu 7 heures du matin, l’ouverture de la piscine. Quelques longueurs de bassin salvatrices et décontractantes et elle avait regagné le vestiaire. Sa perruque et ses vêtements de la soirée roulés dans un sac poubelle, elle était ressortie, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, jean, tee shirt et baskets presque semblables. Les éboueurs, un geste désinvolte pour jeter le sac dans la benne, le gong sonnant la fin du match avait résonné dans sa tête. D’où sa surprise de trouver le portrait de Serge dans le journal, aux côtés d’une femme en larme portant exactement la même robe blanche qu’elle, cette robe disparue dans un camion à ordures. Serge, évanoui, avait survécu à la nuit d'horreur. Que manigançait-il ?

Auteur : StellaMaris

Chapitre 4

Marie franchit sa propre porte le cœur battant. Elle s’était fait à l’idée qu’il n’était pas mort, faute de trouver au fil des jours le moindre entrefilet à son sujet dans la presse. Elle avait donc craint pour sa propre vie, cette vie où le visage de talie avait pris de plus en plus de place à mesure que se refermait sur elle le piège qu’il avait patiemment tissé. Et elle s’était mise à attendre que le téléphone sonne autant qu’à redouter que l’horreur reprenne.

L’histoire semblait se répéter, cette même robe ensanglantée qu’il avait imposé à sa mariée, elle aussi, avant de disparaître et de la laisser terrifiée et en larmes. Elle compatit pour la fille, impressionnée par la capacité qu’avait eu Serge à se « refaire » après les coups de fourchette à gigot.

Elle prit le téléphone où le répondeur s’obstinait à ne lui livrer aucun nouveau message. Elle passa tous les noms de son carnet d’adresse en revue, ces noms si peu prononcés depuis qu’il était rentré dans sa vie pour y installer Talie, patiemment, pas à pas, au creux de ses neurones secoués. L’avenir, le sien, passait par la mort de Talie, et quel meilleur moyen de se débarrasser d’elle que de faire revivre Marie ? Une marie seule, un peu fragile et dépendante, celle là même qui avait été un terreau fertile pour l’éclosion de Talie ? Etait-elle si seule après tout ? Le pc lui tendait les bras, promesse de contacts faciles et rassurants. Le logiciel de messagerie clignota un instant, et elle pu enfin souffler, un instant seulement, en voyant un mail de Stéphane.

Après les politesses d’usages, les mots de Stéphane suintaient de souffrance. Pas même de place pour les larmes, juste l’impression qu’on lui avait arraché les tripes, et la douleur assommante qui lui avait laissé pour seule ressource de lui écrire, à elle, Marie. Malgré la tristesse qu’elle éprouvait pour lui, une vague satisfaction l’envahit, une faible lumière scintillait à l’idée de son amitié avec ce drôle de garçon sur qui Sofia avait mis la main dans ce bar de garçons qui aiment les garçons, et qui venait de le jeter sauvagement.

C’était sans doute un signe, le premier pas de la reconquête de Marie sur Talie. Stéphane.

« Mon cher Stéphane » commença t-elle à tapoter sur le clavier. D’un coup, le téléphone avait beaucoup moins d’importance. Pour l’instant.

Auteur : shayalone

Chapitre 5

“Tu n'imagines pas comme ton message tombe à pic. Je ne suis pas encore sauvée de cette sombre histoire avec Serge. Si sombre que j'avais cru l'avoir tué.

Le pire c'est qu'au fond ça me soulageait. Si tu savais le choc que ça m'a fait de voir sa photo dans le journal, mais qu'en fait ce n'était pas lui la principale victime. Depuis plus rien. A moins que ça soit lui qui tente de m'appeler. Mais comme il changeait de numéro ou de téléphone sans arrêt …

Bon j'arrête, je deviens confuse. Et puis ce n'est pas pour te raconter ça que je t'écrivais. C'est juste que ça me tracasse trop ce qui s'est passé, et puis tant de questions.

Mais bon c'est pas si grave, et c'est surtout toi qui ne vas pas. Moi je l'ai bien un peu cherché. En fait je crois que j'avais été mal habituée, j'avais perdu la méfiance depuis ma fréquentation de l'ami photographe, Romain, je sais pas si tu te souviens, celui qui est parti au Japon à présent (forcément on se voit moins). Fétichiste, certes, mais respectueux. Je ne vois d'ailleurs pas pourquoi l'un empêcherait l'autre. Et puis tellement soucieux des autres. Je garde un souvenir ému et amusé de l'époque où pour lui emplâtrée j'ai posé. D'une photo, en particulier, très triste pour la mise au point de laquelle nous avions tellement ri à cause des complications dues au lieu choisi.

Donc oui, voilà, j'avais du coup fait confiance à ce Serge qui lui ne le méritait pas. Un beau salopard celui-là.

Pardon, je te parle de Serge que tu ne connais pas ou à peine et c'est de Sofia que tu voudrais parler. Vois-tu je la connais finalement assez peu mais suffisamment pour la savoir du genre prédatrice. Tu l'as intéressée le temps qu'elle te sente ferré, après c'était moins drôle. Ne t'es-tu jamais posé de questions sur le lieu de votre rencontre ? Si elle “chasse” ainsi dans les bars gays, c'est pour corser l'affaire. Un type seul dans un rade quelconque, belle comme elle est, en deux coups les gros c'est plié. Alors qu'aller là où des hommes elle peut supposer que l'orientation sexuelle d'elle les désintéresse, c'est tellement plus exitant.

Oui je sais tu vas m'en vouloir de te parler d'elle aussi cyniquement, mais il y a de ça au fond. Peut-être que le temps que ça a duré elle a éprouvé un réel attachement. Il était simplement en CDD. Elle le savait. Toi non.

Je comprends ton chagrin.

Il y a Domi qui s'est mise en tête de mener son enquête dans les bars pour tenter de faire parler les gens au sujet de Serge. Elle voit bien que tant que je n'aurais pas compris, y compris sur mon crime tellement imparfait que la victime (lui) n'en est pas morte, je ne parviendrai pas à me le sortir du cerveau.

Et puis il y a cette robe, quand même, que j'aimerais tant récupérer. Comme si tant qu'elle était en d'autres mains je risquais ou d'autres un mauvais danger.

Alors si tu veux, viens donc avec nous à cette virée “entre filles”, et qui promet d'être bien arrosée. Peut-être que tu en oublieras un instant tes malheurs en devenant à ton tour un fin (et imbibé) limier.

Et puis ça fait un bout qu'on ne s'est pas vus. Je me demande comment j'ai fait pour laisser Serge avoir une telle emprise. Tu ne m'en veux pas trop ?

Je t'embrasse Marie”

Auteur : gilda

Chapitre 6

« Je n'ai pas tout compris, mais je serai ravi de te retrouver. Le bar de la dernière fois me semble tout indiqué.

Stephane“

L'Assassin?

Que Marie puisse éclater de rire lui sembla un excellent signe.

Qu'elle puisse éprouver une telle détente en le voyant déjà assis à une table, ses longues jambes barrant le passage, avec sa désinvolture sans arrogance, son regard doucement posé sur le vieux chien du bar, en était très certainement un deuxième.

Elle n'était pas amoureuse de lui, il était bien trop ambivalent, mais après la sèche asphyxie de ses rapports avec Serge, cette aspiration exténuante vers un but toujours dérobé, le sourire amical de Stéphane lui fit l'effet d'une douche fraîche.

Drôle de garçon. Il était beaucoup moins naïf que volontairement désarmé. Fin, sceptique et si souvent dans la merde. Et curieusement, dans on boulot, malgré son air de descendre de la lune, c'était une pointure. Une pointure intermittente, mais une pointure.

Là, apparemment, il avait dégusté. Mais à en croire l'air inquiet de Stéphane et son propre reflet dans la glace, elle aussi.

« Ouf! T'as fait Alcatraz-Port Moresby à la nage sans bouée? »

Hésitant entre le sanglot sec et le rire, Marie faillit tout déballer. Elle se retint, peut être parce qu'elle s'en voulait de plus en plus de ce qu'elle appelait intérieurement sa complicité dans ce foutoir. Comment n'avait-elle pas perçu ce que Serge avait de faux, de truqué, de tape-à-l'oeil? Stéphane avait tout autant qu'elle besoin d'être écouté et il le méritait. Alors serre les dents, ma vieille, et rappelle-toi que toute la vie ne tourne pas autour de ce salopard.

« Tu ne crois pas si bien dire. Et toi? »

Il détourna le regard. Puis lentement, par à coup, il raconta. Et, à la surprise de Marie, ce qu'il raconta n'était guère différent de ce qu'elle aurait pu dire de son histoire avec Serge. Oh, pas de scénario aussi précis, pas de rôle astreignant, mais tout de même, l'emprise, les exigences erratiques-ou pas?, le sentiment d'être là pour tout autre chose que pour une histoire d'amour sincère. Sofia, tantôt passionnée, tantôt froide comme la glace. Et puis la porte, claquée net, les affaires sur le palier, les mots dévastateurs.

Marie, sans un mot, fouilla dans son sac, et poussa vers le garçon un trousseau de clé. Après une brève hésitation, il le prit gravement.

« Je la croyais, tu sais, quand elle disait s'intéresser à mon métier. Je l'avait même emmené dans ma caverne d'Ali-Baba. Elle a voulu y retourner plusieurs fois. Elle avait une sorte d'attirance morbide pour les couteaux truqués, les accessoires de mises en scène de polars. D'ailleurs, je crois même qu'elle en a piqué des trucs »

« Hein?

-Hé, ça va, t'es toute blanche?”

Merde, merde et merde. Couteau truqué. hémoglobine. Fourchette à gigot.

Stéphane en lâcha la cuillère avec laquelle il jouait.

-Hé, comment tu sais ça toi?

Marie se prit la tête à deux mains, tâchant d'arrêter la valse folle de ses idées. Stéphane, discret, lunatique, mais accessoiriste de génie.

Auteure: Anita

Chapitre 7

Marie passa un moment à réfléchir, ignorant les paroles de Stéphane, qui lui expliquait comment il avait fini par devenir accessoiriste pour l'opéra. Lui, qui se destinait avant tout à la mer et à la navigation, sévissait depuis bien plus longtemps qu'il ne voulait l'admettre dans la cale d'une salle de grands spectacles. Comment ne pas y voir un parfait contraste ? Pourtant il disait être plutôt satisfait des nombreuses rencontres — dont certaines ô combien mémorables — que lui avait permis ce métier. Passer du temps avec le metteur en scène, pour régler tel ou tel détail d'un objet spécialement conçu pour l'occasion. Ignorer les cris et les coups de sang des artistes qui geignaient de ne pas avoir exactement ce qu'ils souhaitaient. C'était trop lourd ou pas assez, trop ceci ou pas assez cela…, bref cela pouvait devenir un vrai calvaire si on n'y prenait pas garde.

Soudain le téléphone de Marie sonna, la sortant immédiatement de la torpeur dans laquelle elle s'était laissée glisser. Elle attrapa son portable qui se trouvait dans son sac, l'ouvrit et répondit :

« Allo ? … Ah c'est toi ?
– …
– Oui si tu veux, viens nous rejoindre. Je suis avec Stéphane, je te le présenterai.
– …
– Attends je lui demande … »

Marie regarda Stéphane, qui s'était arrêté de parler au moment où son téléphone avait sonné, et lui demanda :

« Tu as quelque chose de prévu ce soir ?
– Eh bien, pas vraiment, répondit Stéphane, j'ai ma soirée libre, mais pas trop tard, il faut que je sois à l'aube à l'opéra demain, il y a une répétition générale, probablement en costume et je ne peux y échapper !
– Alors c'est parfait, dit Marie à Domi qui attendait sa réponse, il est tout à nous pour toute la soirée. Tu verras, il est charmant ce garçon ! Pas comme certains …
– …
– Non ce n'est pas utile, et puis il dort à la maison ce soir, alors je suis tranquille !
– …
– Mais non, idiote ! Pas dans mon lit. Sur le canapé du salon. Je t'expliquerai plus tard…
– …
– À tout de suite », rétorqua Marie avant de refermer le clapet de son téléphone.

Un café et une bière plus tard, Domi était assise enfin autour de cette petite table de bistrot et discutait avec Marie et Stéphane. Comme Stéphane l'avait dit à Marie plus tôt, il expliqua qu'il avait pris l'habitude de fabriquer tous ces accessoires en double pour avoir une copie de secours au cas où le premier viendrait à casser ou à ne pas fonctionner comme prévu pendant une représentation. Tous ces doubles prenaient évidemment beaucoup trop de place dans cette petite pièce qui lui servait d'atelier et il avait fini par passer une petite annonce sur internet pour s'en débarrasser, sur les conseils d'une collègue couturière qui faisait de même avec les robes et les costumes. C'est ainsi qu'il avait reçu quelques réponses, dont une très insistante d'un homme qui prétendait constituer une collection d'objets de scène d'opéra. Celui-ci avait l'air particulièrement intéressé par tout ce qui se rapportait aux scènes sanglantes, que ce soit de crimes ou de combats. Il lui avait alors cédé, pour un bon prix, toute une collection de rapières et de poignards, ainsi qu'une fourchette à gigot spécialement conçue pour l'opéra “Sweeney Todd”. Il se souvenait qu'elle lui avait donné du fil à retordre quand il avait fallu masquer le mécanisme qui permettait qu'une bonne partie du manche et des pointes se rétractent. D'ailleurs l'original s'était plusieurs fois coincé pendant les premières répétitions et il avait failli en arriver aux mains avec le ténor qui avait eu deux jolis petits hématomes sur sa gorge ! Heureusement qu'il avait arrondi les pointes sinon il pointerait au chômage aujourd'hui ou pire encore, en cellule !

Ils parlèrent ainsi pendant une bonne partie de la soirée, jusqu'au moment où Stéphane leur proposa de bouger. Il avait envie d'aller dans un café, un peu bar-club, où on pouvait danser sur des rythmes afro-cubains ou brésiliens, et où on assistait parfois à des batucadas improvisées. « Vous verrez, dès que vous entendrez les percussions, vous ne pourrez vous retenir de bouger !» leur dit-il. Marie et Domi tombèrent aussitôt d'accord avec la proposition, ravies de changer un peu de décor, et une fois que Stéphane eut réglé la note, elles l'entourèrent, prenant chacune un de ses bras, pour s'y rendre. Ils n'avaient pas traversé la moitié de la rue lorsque la sonnerie caractéristique du portable de Marie — elle avait choisi le Duo des fleurs de “Lakmé” pour cette semaine — se fit entendre derrière eux. Marie se retourna et vit s'approcher un des serveurs qui lui tendait son téléphone avec un sourire. « Vous avez oublié ceci je crois ! », lui dit-il en le lui tendant. « Oui, merci beaucoup », répondit Marie en fixant l'écran éclairé. Elle observa un moment les lettres et les chiffres qui clignotaient rapidement, puis appuya brutalement sur la touche d'annulation. « Pas ce soir ! Pensa-t-elle, ça suffit ! » Elle rangea son portable dans son sac sous les regards interrogateurs de Domi et Stéphane, puis déclara : « Bon alors ! On y va ou pas ? »

* * *

Marie était sortie dans la rue avec son téléphone qui était encore en train de sonner — on ne comptait plus le nombre d'appels qu'elle avait refusés ce soir là — et Stéphane en avait alors profité pour questionner Domi à son propos :

« Je la trouve bizarre en ce moment, Marie, pas toi ?
– Si, mais vu ce qui lui arrive, ça ne m'étonne pas plus que ça, et puis elle est encore fragile…
– Pourquoi ça ne t'étonne pas ? rétorqua Stéphane.
– Eh bien, je ne sais pas si je peux te le dire… enfin voilà, elle a vécu une expérience bizarre avec un homme, une histoire un peu glauque je trouve, avec un mélange d'opéra et de mises en scènes perverses et sanglantes, de déguisements et justement je me demande si cet homme n'est pas celui dont tu parlais tout à l'heure, à propos de la fourchette à gigot ! …
– Ah oui ? Tu crois ?
– En tout cas, la coïncidence serait frappante !
– Raconte ! »

Domi, finalement convaincue par l'honnêteté de Stéphane, finit par lui expliquer tout ce qu'elle savait de la vie récente de Marie. Puis, une fois le récit terminé, elle finit par dire doucement à Stéphane :

« Ne lui parle pas de ça pour le moment. Il y a encore des questions sans réponses. Une partie du voile n'est pas encore levée et je voudrais bien ne pas gâcher nos chances de retrouver ce personnage sinistre.
– Comme tu veux, je ferai comme les trois singes, tu sais ? Rien vu, rien entendu, rien dit, répondit Stéphane aussitôt. Tu peux me faire confiance !
– Je le pense en effet, rétorqua Domi en se levant. Ça fait longtemps qu'elle est sortie, non ? Tu ne trouves pas ? Je commence à m'inquiéter … On devrait aller voir s'il ne lui est rien arrivé. Je pensais qu'elle blaguait tout à l'heure lorsqu'elle nous a dit au revoir ! C'était peut-être plus sérieux que ça n'en avait l'air ces coups de fil incessants ? »

Sur ces mots elle attrapa sa veste et sortit aussitôt, suivie par Stéphane qui régla encore une fois la note juste avant de partir…

Auteur : Franck Paul

Chapitre 8

Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’elle avait abandonné Domi et Stéphane dans ce bar bondé de la rue Vieille du Temple ? Combien de temps depuis les appels insistants, ceux qu’elle n’avait pas entendus, ceux qu’elle avait laissés volontairement passer alors que le monde autour d’elle dansait et riait ? Combien d’alcool ingurgité entre la première sonnerie et ce moment fatal où, dépourvue de volonté, elle était sortie dans la rue pour décrocher ? Combien de minutes était-elle restée, l’air totalement hébétée sur le trottoir, la voix infernale qui susurrait l’enfer à son oreille ?

Marie perdait le fil de la chronologie. Le grand type qui l’avait appelé Talie c’était avant ou après qu’elle ait dit au revoir à ses amis ? Avant ou après d’avoir donné ses clefs à Stéphane qui n’avait plus de métro pour rentrer dans sa banlieue ? Avant ou après le téléphone ? Et ensuite, combien de bars avait-elle pénétrés, combien de verres avait-elle avalés dans l’espoir d’oublier, combien de kilomètres de bitume ses jambes avaient-elles déroulés sous elle dans la nuit chaude et murmurante de la ville? Combien, combien, combien…

Marie, les yeux au ciel, titubait, rimmel étalé sur les joues, adressant des prières inaudibles aux étoiles. Tout autour se jouait la danse des réverbères, les immeubles penchaient comme prêts à s’écrouler sur elle, le monde éclatait dans un kaléidoscope d’ombres et de lumières et les mots qui résonnaient dans son crâne à le faire exploser ! Tu étais la meilleure Talie… Les mots-couteaux plantés dans son cœur à elle et pour de vrai cette fois… Les mots-poison distillé dans les méandres de son cerveau. Ma pauvre Marie, tu es si stupide parfois… Les mots-balles de ping-pong qui rebondissaient à ses temps douloureuses, échos infinis de son humiliation. Marie s’arrêta net et se mit à hurler dans la rue :

« ASSEZ ! ASSEZ ! ASSEZ !»

Et le silence se fit total. Au bout de la rue un couple élégant dansait un tango, la femme avait une taille fine et parfaite, s’enroulait et se déroulait dans les bras de l’homme qui, à chaque passage, l’embrassait dans le cou. Ma pauvre Marie, tu es si stupide parfois… Serge et Sofia. Tellement faits l’un pour l’autre, tellement pareils. Elle avait une sorte d’attirance morbide pour les couteaux truqués… Ils dansaient dans la rue sous les yeux de Marie. Un couple impeccable vraiment, au sourire éclatant et qui faisaient saigner les pavés sous leurs pas de danse. D’un coup, Marie sentit la nausée la prendre à la gorge. Agrippée à un lampadaire de travers, elle ne put rien retenir et ce qu’elle vomit ce soir-là ne contenait pas que de l’alcool.

Haletante elle releva la tête. Serge et Sofia avaient disparu, la vision s’était envolée mais c’était toujours là, dans son estomac, une boule qui tournait, qui gonflait, qui demandait à sortir, qui la brûlait de l’intérieur. Mue par une nouvelle force intérieure, la vue encore voilée des vapeurs de l’alcool, elle se remit à avancer de façon hasardeuse, mais déterminée et encouragée par les cris vengeurs des étoiles.

Quai de l’Horloge, elle cassa son talon, manqua de s’écrouler par terre mais parvint à se maintenir debout. Et elle continua à avancer dans son rêve, indifférente à ses chaussures qu’elle avait abandonnées, la tête lourde, infiniment lourde mais le regard fixe, le regard obstiné, elle se rendait directement là où tout s’était déroulé. Sur les lieux du crime comme on dit et cette pensée la fit partir dans un fou rire incontrôlable.

Elle avait tout passé sans encombre, les deux digicodes, l’interphone qu’elle avait martelé de coups de poing, pleurant de rage devant cet obstacle auquel elle n’avait pas pensé et auquel, à sa plus grande surprise, une voix pâteuse répondit : « C’est à cette heure-là que tu rentres ? ».

Dans l’ascenseur, le miroir présenta à Marie le reflet d’une inconnue décoiffée, au maquillage de cauchemar et les pieds noircis, une Talie totalement décatie, aux yeux fous et au sourire mauvais.

La dernière fois qu’elle avait franchi cette porte, elle avait laissé Serge baignant dans son sang et elle s’était sentie libre, incroyablement libre. Cela n’avait pas duré très longtemps. Elle se mit à tambouriner violemment sur la porte encore et encore jusqu’à ce que quelqu’un, derrière, réagisse.

« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? »

Une voix de femme, tremblante de peur. Marie eut envie de rire. Pas très téméraire, le beau Serge, il préfère envoyer sa nouvelle proie au front.

« Laissez-moi entrer ! Je veux entrer !, cria-t-elle, laissez-moi parler avec ce fils de pute ! - Je vous préviens je vais appeler la police ! - Qui vous êtes d’abord ? Je veux pas vous parler à vous ! Pourquoi il vient pas me parler ? Hein ? Il a peur que je lui arrache la langue ? »

Silence.

« Madame, vous feriez bien de partir, j’ai appelé la police, ils sont en chemin ! - C’est ça, qu’ils viennent ! Je leur montrerai quel connard il est ! Serge ! Serge ! SERGE ! - Ecoutez, je ne sais pas de quoi vous parlez. Il n’y a personne d’autre ici. Je vis SEULE. - Mensonge ! Mensonge ! »

Marie se mit à frapper de plus belle sur la porte jusqu’à ce que l’énergie la quitte. Elle tomba au sol, hoquetant des « s’il vous plaît » arrosés de larmes, grattant à la porte de désespoir. Et la nuit l’enveloppa.

Auteur : Colin Ducasse

Chapitre 9

Elle n'avait plus qu'un souvenir confus de sa rencontre avec Sofia. A l'opéra, sans aucun doute… Elle-même y était alors ouvreuse (ce qu'elle aurait fait pour faire partie de ce monde… approcher les chanteurs, frôler les costumes de scène, apercevoir le chef d'orchestre, et profiter de l'élégant brouhaha de tous ces gens bien habillés…). Sofia, bien sûr, faisait partie des gens bien habillés. Toujours élégante, rafinée et du dernier chic, entourée d'un nuage de messieurs en costume trois-pièce aux petites attentions pour elle. Marie, qui l'avait déjà remarquée à plusieurs reprises, avait été surprise qu'elle lui adresse la parole ; l'ouvreuse ne fait-elle pas, pour les femmes de cette sorte, partie intégrante des meubles ? D'un ton à peine condescendant, Sofia s'était intéressée à elle ; comment en était-elle arrivée là, à placer pour un pourboire souvent inexistant des hommes et des femmes qui la plupart du temps n'en faisaient qu'à leur tête, essayant de s'approprier un siège mieux placé que le leur, et lui criant dessus lorsqu'elle leur annonçait que c'était impossible ? Une fille aussi charmante et efficace qu'elle pouvait certainement trouver une meilleure place ? Marie, rougissante et embarassée, lui avait alors parlé de sa fascination pour l'opéra. Plus tard, elle était même allée jusqu'à mentionner son rêve irréalisable d'être elle-même sur la scène, dans la peau de Carmen peut-être, ou de la Reine de la Nuit. Quelle brillante idée elle avait eu là !

Sofia venait de plus en plus souvent ; l'opéra restant probablement un des derniers vestiges d'une époque passée où elle pouvait jouer les femmes du monde, profiter pleinement de sa cour, et profiter de l'occasion de porter des robes extravagantes dessinées par les plus grands couturiers. Elle échangeait toujours quelques mots avec Marie, ne manquant jamais de la complimenter sur la forme de son visage et la couleur de ses cheveux, parfait, murmurait-elle, parfait… Marie, qui se serait préférée blonde et ne trouvait rien d'intéressant dans son visage (le nez un peu trop fort, peut-être ?), se demandait vaguement où elle voulait en venir.

Et puis on avait commencé à donner Lucia di Lammermoor, et c'est là que Serge avait fait son entrée. Chaque soir que le Donizetti se jouait, Sofia débarquait avec son escorte et Serge dans sa traîne. Elle ne lui avait pas prêté grande attention, au début ; elle focalisait toute son attention en une fascination malsaine pour Sofia, qui avait les moyens de se rendre à l'opéra aussi souvent qu'il lui chantait, sans avoir besoin de prendre un stupide boulot d'ouvreuse en plus de son travail de traductrice de livre pour enfants qui lui suffisait à peine à payer les factures et rembourser ses dettes. Jusqu'à ce que Serge l'approche à son tour et murmure, souriant à Sofia, « la forme de son visage… la couleur de ses cheveux… ». Marie n'en pouvait plus, de la forme de son visage, mais elle ne pouvait pas se permettre de hausser le ton en s'adressant à un spectateur (surtout pas un habitué). Elle n'avait compris que bien plus tard, une fois tombée sous le charme ravageur de Serge, que son visage rappelait suffisamment celui de Natalie Dessay pour qu'elle puisse, une fois soigneuesement maquillée et habillée de la fameuse robe blanche, prendre son rôle dans les jeux pour le moins étrange de son nouvel amant.

Ha ! Mais quelle cruche, quand même, de s'être ainsi pliée aux désirs démentiels de cet homme ! L'amour de l'opéra, l'amour de l'opéra, mais ça n'excusait pas tout, l'amour de l'opéra ! Surtout que Serge, l'opéra, il s'en fichait ; sa passion, c'était Talie. Et elle avait marché comme un seul homme dans ses délires, pour satisfaire son désir à elle de se prétendre sur la scène… brillant. Elle avait tout été, depuis Olympia jusqu'à Lucia, en passant part tous les rôles sauf, peut-être, celui de la Reine de la Nuit (elle n'avait pas autant de facilités dans le suraigu que celle qu'elle incarnait). Il fallait bien le dire, ça lui avait bien plu. Mais toutes les bonnes choses ont une fin et les plaisanteries les meilleures sont toujours les plus courtes, et elle était vite passée de l'amusement à la crainte. Elle commençait à réaliser à quel point Sofia et lui l'avait, depuis le début, facilement manipulée.

Son corps était engourdi, sa tête la lançait, sa bouche était pâteuse et ses paupières lui semblaient si lourdes qu'elle n'osait pas les ouvrir. Dans quel pétrin s'était-elle encore fourrée ?

Auteur : Krazy Kitty

Chapitre 10

Avant d'ouvrir les yeux, elle fit un rapide inventaire de ce qu'elle avait perdu la nuit précédente :

Le sommeil, pas tout à fait, elle venait de dormir … La mémoire, en partie, comme toujours … La raison, certainement et par la même occasion, sa promesse d'éviter de boire à l'avenir.

Voici ses dernières pensées avant l'ouverture des paupières. Elle allait maintenant devoir retrouver ses esprits, le sens des réalités et éventuellement un semblant de dignité. Jamais facile. Surtout quand la première manifestation de tout cela est la lumière d'un néon définitivement trop agressive pour sa pupille alcoolisée.

Il n'y a pas à dire quand on rêve, même contre son gré et sans costume de scène, de décors d'opéra, se retrouver au beau milieu d'un commissariat parisien, ça fait un choc. Surtout que la cellule de dégrisement, ça n'a vraiment rien d'exaltant.

S'il n'y avait l'odeur de vieux bistrot imprégnée dans les murs, on se croirait en train de faire la queue à la Sécu. Côté glamour, c'était raté. Pour elle qui avait voulu mettre un peu de théâtralité dans sa vie, se retrouver là, tu parles d'un échec. Elle ne demandait pas forcément le luxe de la Scala ou le confort des palaces, mais au moins du typique. Tant qu'à finir la nuit au poste, autant qu'il y ait un petit air de Midnight Express à tout ça.

Tu parles. Rien. Nada, à part les barreaux. L'administration française dans toute sa splendeur : des chaises en plastiques, un brave gars derrière un guichet avec un sourire niais et une pile de papiers. Il prend l'air affairé derrière son écran mais on sait bien qu'il tente de battre son record au démineur.

Exaltation : zéro. Même la nuit d'ivresse de Balasko avait plus de gueule que la sienne, c'est dire si elle s'était plantée. Quoiqu'elle fasse, elle avait une vie de merde. Qu'un Serge en invente une autre pour elle ou non n'y changeait définitivement rien.

Auteur : Labosonic

Chapitre 11

« Domiiiiiiii ! Il est pourri ton rade ! Viens on se rentre ! »

Au début, ça lui avait paru une bonne approche, d’aller voir dans les points de chute connus de Serge si quelqu’un savait quelque chose, mais là, Marie commençait à la trouver longue et saumâtre, d’autant qu’il fallait bien consommer pour s’attirer la bienveillance de la population locale et que son foie manquait d’entraînement pour ce type d’épreuves.

Et puis Stéphane, quoi !… Elle lui avait promis une « soirée entre filles » pour l’aider à se remettre de sa sale rupture avec Sofia. Traiter une vieille copine de fieffée salope est un plaisir de fin gourmet auquel il est difficile de résister, surtout auprès d’un garçon aussi miaoumiam que Stéphane, qui n’avait pas hésité à promettre à Marie sa grande spécialité, « en direct du kebab », arrosée d’une boisson pleine de bulles à la composition transmise de père en fils dans une usine lointaine.

Bref, une « soirée entre filles » exceptionnellement mixte et pleine de promesses à laquelle l’aventureuse Domi l’avait arrachée sans pitié. Pour aller demander, troquet après troquet, se sentant un peu plus minable à chaque rade – en raison des chances de succès s’amenuisant ou de l’alcoolémie s’emballant ? Elle n’aurait plus su dire après le troisième verre – et il y avait eu nettement plus de trois établissements. En perdant sa mixité (et ses guillemets), la soirée entre filles avait quand même tourné un brin en eau de boudin.

Et voilà comment on finit à trois heures du mat’ en train de beugler comme une pochetronne au milieu d’un débit de boisson douteux rue Pigalle. Parce que, bien sûr, il faut que le périple se termine dans le neuvième, et pas dans l’avenue Matignon, ce serait trop facile, sinon. Et il faut, sinon ce ne serait pas drôle, que Marie soit prise d’une inspiration vengeresse envers la gent bistrotière au moment pile où la patrouille de police descend la rue. Parce qu’il faut bien l’admettre : quoi de plus glamour que de finir la nuit en cellule de dégrisement ?

Quelques heures pour faire le point. Aussi douée que soit Domi, aussi pointue sa capacité d’interview peaufinée en dix ans de sondages téléphoniques, on ne rattrape pas un professionnel de la dissimulation comme Serge aussi facilement que ça. Un gars capable de simuler sa propre mort – mieux, de te faire croire que tu l’as refroidi – ne laisse bêtement une trace suivable au bistrot. Et finalement, pourquoi essayer de le rattraper ? Elle l’avait voulu mort, quel besoin aurait-elle de s’assurer qu’il est en vie.

Bien sûr il y a la robe, bien sûr il y a Talie, et, à n’en pas douter, toutes les héroïnes du répertoires de sa Natalie, planquées dans les ports de ce marin au grand air, mais MERDE ! Elle ne lui en a pas assez donné ? Elle n’en a pas assez bavé pour en redemander encore ?

Comme quoi on a parfois des inspirations à cinq heures du matin dans les geôles d’un commissariat de quartier. Elle le sait maintenant, elle doit se sevrer, abandonner ce sale type à son sort – et l’espérer triste. Elle n’a qu’une vie, Marie, et n’aurait jamais dû se laisser bercer de l’illusion de pouvoir en vivre plusieurs à travers les yeux d’un collectionneur monomaniaque. Et puis l’opéra pendant l’amour elle en a sa claque, là.

Le seul truc qu’elle n’aurait pas voulu perdre, finalement, c’est la robe…

Auteur : Lomalarch

Chapitre 12

Une place libre l'attendait juste devant la maison. Stéphane n'était plus là. Une feuille de papier blanc couverte d'une écriture rouge un peu enfantine était posée sur la table de la cuisine. Tiens c'est vrai, je ne connaissais pas l'écriture de Stéphane, réalisa-t-elle en jetant un regard sur la signature. Deux ans d'échanges de mails et ce premier mot écrit.

Marie,

Merci pour le lit, le whisky et le wifi. J'espère que tout s'est bien passé pour toi hier. Je n'ai pas osé te poser de questions, tu avais l'air si tendue. J'espère surtout que ce n'est pas à cause de moi que tu as découché, ma mère m'a bien élevé tu sais et je ne m'impose pas dans le lit des gens quand ils m'offrent leur canapé ! Bon, ok, je plaisante : je serais bien venu dans ton lit si tu m'y avais invité, ton canapé est super inconfortable (là je sens que je grille toutes mes chances d'une histoire torride avec toi).

Je te raconte n'importe quoi, j'aimerais juste te dire merci, vraiment. J'ai compris hier quand ton amie Domi est venue te chercher que j'ai débarqué en plein marasme dans ta vie et j'essaie de te faire sourire. Si je peux faire quoi que ce soit, n'hésite pas à me le dire. Sans toi j'aurais dormi sous les ponts hier et surtout sans toi pour me soutenir ces derniers mois je ne sais pas où j'en serais aujourd'hui. Alors je ne sais pas ce qui t'arrive, mais si tu as besoin de moi je suis là.

Je t'embrasse,
Stéphane

PS. Ton portable a sonné à 6 heures ce matin et par un réflexe idiot (et endormi) j'ai décroché. Le gars, du genre nerveux, voulait parler à une certaine Talie. J'ai fait comme pour moi, j'ai gueulé qu'on n'avait pas idée de faire un faux numéro à une heure pareille et je lui ai raccroché au nez. J'espère que je n'ai pas gaffé en mettant par terre une mission d'espionne internationale aux identités multiples.

PPS. Pardon pour le stylo rouge, ma mère m'a aussi appris qu'on n'écrit pas son courrier en rouge mais je n'ai pas osé fouiller et il n'y avait que ça sur ton bureau.

PPPS. Un coursier très mignon a apporté un colis pour toi. Je te laisse le colis si tu me laisses le livreur.

PPPPS. Je te rappelle tout à l'heure quand tu seras près de ton téléphone pour savoir à quelle heure je peux débarquer pour squatter encore ce soir.

PPPPPS. J'aime bien les post-scriptum, ça se voit ?

Elle relut le premier post-scriptum deux ou trois fois et éclata de rire. Stéphane avait été involontairement par-fait. Elle lui demanderait ce soir d'enregistrer le message du répondeur. Une voix d'homme devrait définitivement convaincre Serge que ce numéro de téléphone n'était plus le sien.

Talie n'existait plus, il n'y avait que Marie. Qu'il continue à jouer à ses jeux malsains sans elle. “Mariage funèbre” avait titré la presse. Tu parles, “mariage pervers” oui. Faire porter en robe de mariée un costume de scène acheté par son ex-femme, la robe tachée de sang de Lucia di Lammermoor qui plus est, celle qui tua son mari la nuit de noces, quel grand malade ! Sa nouvelle femme avait-elle accepté de se faire appeler Nat comme elle avait accepté Talie ? « Je devrais envoyer une lettre à Natalie Dessay pour lui dire qu'un cintré fait une fixette sur elle et transforme les femmes de sa vie en clone de son idole », pensa-t-elle fugitivement avant de se souvenir qu'elle ne voulait plus s'en mêler, sauf pour récupérer sa robe et la détruire définitivement.

Elle s'installa confortablement dans la méridienne de son bureau et lança le livre-cassette de contes qu'elle devait finir de traduire pour le lendemain. Au boulot, ma fille. Au boulot, Marie.

Auteur : Kozlika

Chapitre 13

Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants…”.

Dans le calme cosy du bureau, le claquement qui suivit de quelques secondes la lecture de cette dernière phrase résonna comme un coup de feu. Elle fulminait intérieurement.

“Qui croit encore à ces histoires ?” maugréa-t-elle.

“Tout le monde sait très bien que les histoires finissent mal en général. Faire croire aux enfants l'inverse est vraiment criminel.”

Quittant le confort de sa méridienne, elle se dirigea rapidement vers son bureau et, sans autre forme de procès, jeta le recueil de contes à la corbeille.

“Tu as de la chance que nous ne sommes pas en hiver, sinon je t'aurais fait expier tes mensonges par le feu”, dit-elle en s'adressant au volume.

Elle sourit, heureuse de cette sortie dramatique, et fit quelques pas jusqu'à ce qu'elle avait coutume d'appeler sa “grande bibliothèque”. Un imposant édifice en bois brut débordant de volumes, tous classés en désordre. Du bout des doigts elle caressa la tranche des livres alignés comme une armée en déroute. Elle aimait sentir le velouté du papier sous ses doigts. Parcourant les titres, elle se remémora alors quelques lignes de Modiano quelle avait lues dans les pages cornées d'un vieux Folio :

J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne.

En finir avec une vie qui n'est pas la mienne, c'est tout à fait ça”, pensa-t-elle. En un peu moins d'un mois, elle avait repris le contrôle de sa vie. Elle se souvenait comme si c'était hier du 19 mai, si proche mais déjà si loin. Chaque détail était définitivement gravé dans sa mémoire. Ce jour-là son existence avait basculé. Aujourd'hui elle en avait fini. Elle était une autre. “Déjà, je suis moi-même maintenant”, dit-elle en s'adressant à elle-même. Mais pour clore ce chapitre, elle ressentait presque physiquement le besoin de se purger. Et c'est dans un livre, celui de Modiano, un auteur qui l'avait tant marquée, qu’elle venait de trouver la réponse. Le secret était là : l'écriture comme catharsis de l'âme.

Elle commença à écrire:

“Lundi 19 mai.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'était pas une surprise… Cet appel, je l'attendais depuis plusieurs semaines. Et j'avais beau le redouter, je savais bien que cela arriverait un jour, qu'il était impossible de lui faire confiance. Par précaution, j'avais mémorisé son numéro dans son répertoire. Du coup, quand le téléphone sonna ce matin-là, je n'eus qu'à regarder l'écran pour savoir que je ne répondrais pas.”

Dehors une ambulance passa précipitamment, sirène hurlante, la faisant sursauter. Elle avait tout son temps pour écrire. Par la porte fenêtre, elle pouvait apercevoir la pluie qui continuait à tomber sur cette banlieue résidentielle. Un beau temps pour se plonger dans ses “souvenirs”.

Sur le bureau, le portable se mit à vibrer. Immédiatement elle le saisit… Aujourd'hui était le premier jour du reste de sa vie… Elle décrocha, échangea quelques mots, raccrocha. Tout était terminé.

Une seule question continuait à la soucier, comment allait elle pouvoir récupérer sa robe tachée de sang ?

Auteur : David

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