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Kozeries en wiki

Lucie (jeu du Lire la suite)

Un jeu d'écriture de feuilleton de blog en blog. Règles du jeu ici ou là.

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Épisode 1

édité le 2/10 pour passage du présent au passé simple.

édité le 4/10 pour faire de Scott un commissaire et du “policier” un brigadier

La violence des sanglots qui secouent la jeune femme l’empêche presque de respirer. Ils sont noyés par le vacarme infernal du moteur et les crissements des pneus dans les virages. La décapotable jaune dévale la route sinueuse en direction de la ville endormie. Lucie maintient l’accélérateur fermement enfoncé, bien que ses larmes l’empêchent de plus en plus de voir la route devant elle.

Le pompier qui, le lendemain, examinera son corps à demi-calciné au fond d’un ravin sera tout de suite intrigué par une marque rouge très visible dans son cou. Comme une grosse piqûre.

* * *

“Saleté de beignets !”. Le commissaire Scott s’était assoupi en écoutant la radio lorsque le téléphone sonna. Il sursauta et fit tomber l’assiette de beignets qu’il était en train de déguster avant de s’endormir. Il essaya en vain de trouver un mouchoir dans sa poche pour s’essuyer les mains avant de décrocher, mais ne réussit qu’à salir le pan de sa veste.

Dans son demi-sommeil, son cerveau avait du mal à remettre ses neurones en route. Il ne savait pas très bien qui lui parlait. Un meurtre à l’opéra… Un cadavre sur la scène… On le demandait. Il attrapa son manteau et sauta dans un taxi.

Il fallait que ça tombe sur lui ! L’opéra, il n’y mettait jamais les pieds. Il avait du mal à comprendre comment on pouvait rester assis plusieurs heures à écouter des chanteurs obèses s’époumoner à raconter des histoires sans queue ni tête dans des costumes ridicules.

Le brigadier du commissariat voisin, qui était arrivé le premier après l’appel du régisseur, accueillit Scott à son arrivée. Adrian Brénès : c’était le nom du metteur en scène dont le corps sans vie attendait l’inspecteur Scott. Bien entendu, il n’évoquait rien pour Scott.

Le brigadier résuma rapidement la situation pour le commissaire : une quinzaine de minutes après la fin de la représentation du soir, on avait retrouvé Brénès pendu à l’un des éléments du décor, une sorte de balançoire qui aurait dû se trouver hors d’atteinte dans les cintres.

La plupart des chanteurs et des techniciens, ainsi que le chef d’orchestre, attendaient sur la scène. Ils regardaient un peu bêtement le corps de Brénès suspendu au-dessus d’eux. Certains chanteurs étaient encore en costume, d’autres sont en peignoir, d’autres encore avaient eu le temps d’enfiler leurs vêtements de ville. C’était de l’incrédulité, plus que de la tristesse, que Scott semblait lire sur les visages.

Comme il ne faisait pas de doute que le metteur en scène était mort, personne ne semblait pressé de descendre le corps. Le commissaire demanda que l’on apporte un escabeau, mais le régisseur lui expliqua qu’il était plus simple d’abaisser la perche à laquelle est accrochée la balançoire. Ce que l’on s’empressa de faire.

Le corps de Brénès s’allongea sur la scène, face contre terre. Scott le retourna. Un détail attira l’attention de tous les spectateurs. Épinglé au sous-pull du metteur en scène, ce mot sur un rectangle de carton : “Ainsi périssent ceux qui s’en prennent à Lucie”.

Laurent

Épisode 2

édité le 4/10 pour passer Scott en commissaire.

Un choriste laissa échapper un gloussement, vite transformé en râclement de gorge gêné sous le regard réprobateur du chef d'orchestre.

– Comment vous appelez-vous ? l'interpella le commissaire.

– Xavier Métaf, grommela le choriste, excusez-moi, c'est nerveux. Je n'ai jamais vu de maccabée de ma vie, à part un autre pendu quand j'étais petit. Mais j'avais pas pu m'approcher alors que là…

Nouveau râclement de gorge.

– J'ai pourtant eu l'impression que c'est la lecture du carton qui vous a rendu « nerveux » ?

– Monsieur… interrompit le policier qui l'avait accueilli. Je pense que c'est à cause du spectacle de ce soir, ils jouaient Lucie de Lammermoor, un opéra italien, mais dans sa version française. Voyez-vous, Donizetti en a fait deux versions, la première en italien en 1835, et puis quatre ans plus tard la version française, mais pas exactement la même, il n'y a qu'un rôle de femme, et puis l'air d'entrée de Lucie n'est pas le même que celui de Lucia et la tessiture…

– Très bien, très bien, coupa le commissaire, j'ai compris. Nous en reparlerons au commissariat.

– Quand vous voulez ! répondit le policier, vous n'aurez qu'à demander Caruso, tout le monde m'appelle comme ça au poste.

– Merci à vous aussi, monsieur Métaf, reprit Scott. Laissez-nous vos coordonnées, j'aurai à vous reparler plus tard.

Il réprima un soupir. Un meurtre dans un opéra, un policier folle lyrique prêt à lui décortiquer une partition mesure par mesure. Un choriste qui collectionne les pendus. Pourquoi fallait-il que ça tombe sur lui tandis qu'il aurait pu déguster tranquillement ses beignets en écoutant Nina Hagen ?

Il sortit ses lunettes de la poche intérieure de son veston, les chaussa puis enfila les gants de latex que lui tendait le policier qui se tenait près du corps et examina le carton. Celui-ci se révéla être le dos d'une photo instantanée.

Vingt ans de carrière avaient appris au commissaire Scott à ne laisser percer aucun trouble au cours de ses enquêtes. A la criminelle on apprend vite à ne pas laisser de prise aux suspects à saisir pour leurs mensonges un levier en forme de gueule de bois ou de dispute conjugale au petit déjeuner. Il eut à peine un crispement de la mâchoire et serra un peu trop fort la photo entre ses doigts.

Sept ans après un silence brutal qui l'avait laissé ravagé, Luciole lui envoyait d'un souffle sur sa main ouverte un baiser radieux. Sa robe blanche était magnifique.

Kozlika

Épisode 3

Scott relâcha l'instantané et recula. Un bref toussotement lui indiqua que le légiste de garde était là.

“Je vous le laisse” fit-il au légiste avant de se retourner vers le régisseur. “Il avait un bureau ou quelque chose comme ça ?

- Oui bien sûr, je vais vous y amener.

- Pas tout de suite. Caruso, allez vous assurer que personne n'entre dans son bureau.

- J'y vais, fit le jeune homme qui prit les quelques informations nécessaires et s'éclipsa.

- Ce… Brénès avait-il des ennemis ?

- Heuuu… je ne sais pas si…

- Ecoutez mon vieux, vous me dites ce que vous savez ici et maintenant, ou toute la troupe de zozos qui nous regarde passe la nuit au poste à chanter sur une partition qui ne leur est peut-être pas très familière.

- C'est-à-dire que… pour tout vous dire, la mise en scène de M. Brénès a provoqué quelques remous dans le petit monde opératique. C'est un univers assez fermé, avec ses codes et ses meneurs, voire ses tribus. Certains prônent une orthodoxie, un respect des oeuvres et des interprètes que les metteurs en scène n'ignorent qu'au risque d'une volée de bois vert.

- En bref, vous me dites que le mort aurait encouru le déplaisir d'un mélomane ? Et que ça serait allé jusqu'au meurtre ?

- Meurtre, monsieur ? Ce n'est pas un suicide ?

- Le message sur le carton ne laisse guère de doute à ce sujet. Quand a-t-on vu M. Brénès vivant pour la dernière fois ?

- Il a salué le public à la fin de la représentation.

- Combien de temps avant la découverte de son corps ?

- Un quart d'heure environ.

- Donc le meurtrier était là, et l'attendait dans les coulisses ou quelque part.

- Ca m'étonnerait”, fit une voix derrière le commissaire.

Scott fit lentement volte-face et regarda le légiste. Aaron, un type au nom imprononçable mais capable de faire dire à des corps en putréfaction avancée les derniers livres qu'ils ont lu de leur vivant ainsi que d'obtenir leur avis sur la météo de la semaine prochaine.

“Qu'est-ce que vous dites ? demanda le commissaire.

- Ce type n'est pas mort par strangulation. Et il est mort il y a au moins quatre heures, voire six. Pas plus de douze, toutefois.”

Une longue fréquentation des légistes en général et de celui-ci en particulier amena Scott à accepter cette information comme un fait incontournable. Cela impliquait donc la préméditation - aucun meurtrier accidentel n'aurait fait une pareille mise en scène. Trimbaler un macchabée dans les coulisses de l'Opéra, se faire passer pour le metteur en scène… Et Luciole, que venait-elle faire là-dedans ?

“Amenez-moi à son bureau.”

Caruso montait la garde devant une belle porte en bois massif, vernie et patinée par les ans. Le régisseur, muni d'une clé prise à la conciergerie, déverrouilla la serrure.

“Restez dehors, s'il vous plaît.

- Je peux entrer, monsieur le Commissaire ? demanda un Caruso fébrile d'impatience contenue.

- Pas la peine de vous dire de ne toucher à rien alors. Nous ne faisons que regarder.”

La porte s'ouvrit sur des gonds bien huilés et révéla une pièce richement meublée. Les deux hommes y entrèrent. Les maquettes des décors trônaient en demi-cercle sur deux tables juxtaposées. Au centre du demi-cercle, un bristol plié en deux et posé verticalement. Sans le toucher, Scott regarda le bristol. Quatre mots d'une écriture élégante.

Amour, Haine, Folie, Mort.

Nuits de Chine

Épisode 4

Scott poussa un soupir. « Voilà un meurtrier qui veut jouer avec mes nerfs. J’en ai ma claque de ces psychopathes qui se prennent pour Fred Vargas. » Il sentait poindre un mal de crâne.

– Serait-il possible qu’on m’apporte un café et un verre d’eau ?

– Tout de suite patron, répondis Caruso. Je vais voir ce que je peux faire.

Le jeune policier partit à la recherche d’un planton à qui il pourrait refiler la commission. Deux minutes plus tard, il était de retour et commençait à fureter dans la pièce.

– Caruso ?

– Oui patron ?

– Je peux savoir ce que vous faites ?

– Oh ! Si vous saviez… J’ai toujours rêvé de visiter l’antre d’un metteur en scène. Essayer d’imaginer comment il travaille, d’où lui vient son inspiration. Tenez, Brénès, dans Lucia, comment a-t-il pu imaginer un décor pareil…

– Caruso…

– Oui patron ?

– Nous sommes là pour une enquête de police. Alors examinez-moi cette pièce avec l’esprit d’un enquêteur qui cherche des éléments sur la victime…

– Une victime ? De quoi parlez-vous. Quelqu’un serait-il encore tombé sous le charme de Natalia. Elle nous a campé une Lucie fort impressionnante ce soir…

Scott se retourna lentement. Dans l’embrasure de la porte, une grande femme à la chevelure flamboyante attendait.

– Madame ?

– Monsieur ?

– Je suis le commissaire Scoot se présenta-t-il et voici le brigadier Caruso.

– Vous portez un nom prédestiné, s’amusa-t-elle.

– C’est un surnom, bafouilla le jeune homme.

– Excusez-moi, je vous avais pris pour des amis de Brénès. Je suis Marie-Alexandrine Casomon. J’avais rendez-vous avec Adrian pour une interview.

– A cette heure-ci ?

– Il n’y a pas d’heure pour les braves. Plus sérieusement, je souhaitais voir une représentation du spectacle avant d’interroger son metteur en scène. Il n'est pas encore arrivé ?

Scott haussa les épaules, fataliste. De toute façon, tôt ou tard, la presse allait être prévenue. Autant que cela soit maintenant et par ses soins. En quelques mots, il annonça le décès de Brénès et ses circonstances. Mais il ne dit rien de la mise en scène ni du carton. Marie-Alexandrine jouait avec le chaton d’une de ses bagues. Elle regarda l’inspecteur…

– C’est donc pour cela que j’ai croisé Aaron dans les couloirs.

– Vous connaissez notre médecin légiste ?

– J’ai ce plaisir. Bien, je suppose qu’il ne me reste plus qu’à prévenir ma rédaction en chef que l’interview est annulé et que nous pouvons la remplacer par une nécrologie… Puis-je disposer ?

– Oui, mais après avoir laissé vos coordonnées au brigadier Caruso. J’imagine que vous êtes capable de détailler votre emploi du temps des douze dernières heures…

– C’est dans l’ordre du possible en effet. Marie-Alexandrine ajouta, songeuse : Ainsi, Brénès serait mort au cours des douze dernière heures. Mais alors qui est venu saluer à la fin de la représentation ?

– Eh bien quand nous aurons répondu à cette question, nous aurons sans doute fait un grand pas dans l’enquête.

– Saviez-vous que Brénès avait un frère jumeau ?

– Un frère jumeau, vous êtes sûre ?

– Absolument. Dois-je considérer que je fais partie des suspects ?

– Un frère jumeau… Pas plus que toutes les autres personnes présentes dans ce lieu avant, pendant et après la représentation.

– Bien, dans ce cas, je vais m’en aller.

– Une dernière chose Mme Casomon. Est-ce que ces mots : « Amour, haine, folie, mort » Vous disent quelque chose ?

– Connaisez-vous Lucia di Lammermoor commissaire ?

– J’avoue que non. Je ne connais rien à l’opéra.

– Eh bien, faites vous raconter l’histoire. Je suis sûre que cela vous éclairera. Et à propos, le frère jumeau, il est mort il y a deux ou trois ans. Dans des circontances assez étranges. Au revoir monsieur le commissaire. Au plaisir. Brigadier…

Marie-Alexandrine salua les deux hommes d’un hochement de tête et sortit.

Racontars

Episode 5

La journaliste partie, Caruso reprit son exploration du bureau du metteur en scène. Scott n'aurait su dire ce qui de la curiosité lyricophile ou du professionnalisme policier primait chez le brigadier mais le fait est qu'il semblait décidé à ne laisser échapper aucun centimètre carré à sa curiosité.

« Faites bien attention à ne rien déplacer tant que les photographes ne seront pas passés n'est-ce pas ?

– Oui, oui, je connais mon métier quand même ! » s'offusqua Caruso.

« Bien sûr, désolé », s'excusa aussitôt le commissaire qui ne voulait pas s'aliéner le jeune homme, comptant que sa connaissance du milieu de l'opéra serait utile à lui qui ne possédait pour toute culture lyrique que les chœurs de Verdi dans la publicité pour les jambons Lemheure.

Il sortit son notepad de sa poche et entreprit de récapituler les informations glanées jusque là :

  • Le metteur en scène était mort avant la pendaison, pourtant quelqu'un était venu saluer. Attendre les conclusions du légiste sur les causes de la mort. Vérifier si quelqu'un avait approché Brénès de suffisamment près aux saluts pour savoir si une vague ressemblance avait pu suffire ou si elle était parfaite (+ jusque dans la voix ?)
  • Le carton épinglé sur son sous-pull parlait de représailles pour qui s'en prenait à une certaine Lucie. Etiquette imprimée collée au dos de la photo, voir si traçage possible nature papier et spécificité imprimante - amha une jet d'encre pas terrible (600dpi ?).
  • L'opéra joué ce soir-là s'appelait « Lucie de Lammermoor ». La mise en scène en était très contestée. Rivaux ? Disjonctage de passionné ?
  • Brénès avait un frère jumeau décédé il y a trois ans dans des circonstances étranges. Mais encore ? se renseigner.
  • Et merde ! comment la photo de Luciole avait pu arriver là bordel ???

Scott effaça cette dernière note et la remplaça par un sobre « Etablir lien entre Luciole Grenier et Adrian Brénès ». Ce n'était pas parce que son notepad n'était employé qu'à son usage personnel qu'il fallait qu'il mélange boulot et… boulot et toiles d'araignée.

Le brigadier l'interrompit fort opportunément dans ses pensées moroses.

« Monsieur ? Monsieur, je viens de tomber sur un truc bizarre. Enfin étrange quoi. J'ai trouvé ça dans son cartable. »

Caruso lui tendait une liasse de feuillets reliés avec des anneaux en plastique.

– C'est quoi ? » demanda le commissaire qui feuilleta rapidement la liasse sans voir en quoi l'objet pouvait provoquer l'excitation manifeste du brigadier.

« Un scénario, monsieur, un scénario pour Lucie, regardez par exemple, là ou là… Oh la la, je comprends que ça en ait rendus dingues certains !

– Oui, ça ressemble en effet à un scénario, et quoi ?

– Ben déjà que la mise en scène de ce soir n'était pas au goût de tout le monde, alors ce truc, là. Enfin monsieur, regardez le titre, hein ! Vous avez vu le titre ? Oh la la la la… ce type était vraiment fêlé ! »

Scott referma l'ouvrage. Sur la couverture cartonnée on avait écrit à l'aide d'un marqueur « Le Chat de la Mer morte », et en sous-titre, « Lucie reloaded. Haine, amour, passion au Moyen-Orient ».

Ouvrant une page au hasard vers les derniers feuillets, il lut quelques lignes :

La violence des sanglots qui secouent la jeune femme l’empêche presque de respirer. Ils sont noyés par le vacarme infernal du moteur et les crissements des pneus dans les virages. La décapotable jaune dévale la route sinueuse en direction de la ville endormie. Lucie maintient l’accélérateur fermement enfoncé, bien que ses larmes l’empêchent de plus en plus de voir la route devant elle.

Allons bon, vu le nombre de personnes que le metteur en scène semblait capable de se mettre à dos, l'enquête ne s'annonçait pas facile. Mais au moins maintenant commençait-il à avoir une idée du lien entre Brénès et Luciole.

Kozlika

Episode 6

Pénible!

Elle l'avait entendu grommeler, comme à son habitude lorsqu'il est contrarié, avant de claquer la porte de l'appartement derrière lui. Le bruit de l'eau masquant la majorité des paroles, elle n'avait réussi à saisir qu'un seul mot à travers la porte de la salle de bain : “opéra”.

Elle enfila son peignoir, noua une serviette sur ses cheveux et sortit de la pièce. Comme elle s'y attendait le salon était vide. Il ne restait de la présence de son commissaire de mari qu'une assiette de beignets à moitié terminée. La radio, encore allumée, témoignait de la précipitation avec laquelle il avait quitté le domicile.

Jeanne s'alluma une cigarette. Elle soupira…

Décidément, elle ne supportait plus les incursions de ces urgences nocturnes dans sa vie privée. Une fois de plus, elle allait devoir se coucher seule… La soirée ne s'était pas présentée sous les meilleurs augures. C'était la première fois depuis des lustres qu'il l'invitait au restaurant. Mais un coup de fil de dernière minute avait retenu son mari qui était arrivé en retard au rendez-vous, comme d'habitude. Et il avait, de surcroit, oublié d'effectuer la reservation. C'en était trop pour Jeanne qui voulait justement profiter de cette occasion pour demander à Scott de consacrer plus de temps à son couple qui ne se portait plus très bien depuis maintenant quelques années.

“Opéra” : elle ne pouvait s'empêcher de sourire quand elle essayait d'associer l'image de son mari avec ce lieu car à “L'amour est enfant de Bohême; il n'a jamais connu de loi” ils préféraient tous les deux “Je veux réveiller le punk qui est en moi!” D'ailleurs c'était leur goût prononcé pour cette musique qui avait provoqué leur rencontre.

Ils étaient étudiants à l'époque et ils s'étaient rencontrés lors d'une soirée. La première chose qui la toucha chez Scott fut son coude. Déséquilibré par l'exaltation du moment, il lui avait ouvert l'arcade sourcilière. Ils passèrent leur premier tête-à-tête à l'hôpital où elle fut bonne pour quelques points de suture. Confus, il l'avait raccompagnée chez elle et depuis ils ne s'étaient plus quittés. Voilà donc une touchante histoire d'amour qui ne manquait pas de faire rire à chaque fête familiale. Depuis les choses avaient changé.

Du haut de son appartement, Jeanne, mélancolique, regardait les mouvements de la ville déjà partiellement endormie. Scott risquait de ne pas rentrer de la nuit, elle le savait. Elle savait aussi que la journée de demain serait longue et qu'elle ferait mieux d'aller se coucher. Cependant, elle restait plongée dans ses pensées.

Jeanne s'alluma une cigarette…

Jérémie

Épisode 7

Les volutes de sa menthol ultra fine s’était largement dispersées lorsqu’elle parvint à une conclusion.

Il lui fallait quitter cet appartement. Ce soir. Jouer quitte ou double. Ou Scott tenait vraiment à elle, ou le grand commissaire lui préférait les macchabées. Il avait toujours été clair entre eux qu’elle n’avait pas de vocation particulière pour l’attente inquiète au fond de la caverne tandis que le grand chasseur affronte le mammouth…

Un valise vite remplie. Un jean enfilé à la va-vite, un pull large… Quelques mots griffonés sur une carte placée en évidence : « Je suis au bout du rouleau… comme à celui du portable ». Et en route pour de nouvelles aventures !

Évidemment, trouver une chambre d’hôtel qui remplissent les deux conditions : confort acceptable et tarifs non prohibitifs n’est pas particulièrement aisé, a fortiori passé 22 heures… Mais il devait être dit que la soirée de Jeanne ne serait pas totalement pourrie. Elle finit par dégotter un deux étoiles à peu près propre… et à deux pas du bureau ! « Toujours ça de sommeil de gagné », songea-t-elle, étouffant un sanglot, en s’enfonçant dans les draps du petit lit de sa chambre simple.

-×-

Il devait être dit que la soirée du commissaire Scott serait totalement pourrie.

Non seulement il avait dû se débattre toute la soirée pour conserver sa concentration, aux prises avec l’image entêtante de Luciole, face à un brigadier à l’enthousiasme épuisant et à un meurtre pour lequel les mobiles semblaient s’empiler les uns sur les autres en un château de carte reposant sur l’absence de suspect identifiable.

« Tu parles d’une soirée en amoureux ! » grommela-t-il au moment d’enfiler prudemment sa clé dans la serrure. Il ne s’agirait pas en plus de réveiller la dulcinée délaissée. S’il avait raison quant à l’état d’endormissement de sa moitié, il ignorait encore qu’il n’aurait pas l’occasion de le vérifier.

Un coup d’œil à l’assiette de beignets, lamentable, sur la table de la cuisine, eut tôt fait de lui révéler qu’un point de détail de ses suppositions quant à la situation locale ne passait pas l’épreuve des faits : il n’avait pas laissé de carte de visite plantée dans un beignet.

Après avoir revisité son répertoire de jurons, aussi fourni que coloré, et déchiré la carte avec ses dents, le commissaire tenta de rassembler les rares neurones qui avaient survécu à cette mémorable soirée à l’opéra. Une fois établi qu’il ne pouvait espérer dormir cette nuit, et que se morfondre chez lui ne ferait rien avancer, il opta pour la solution logique.

Il avait rendez-vous à la première heure avec Caruso pour se faire raconter par le menu Lucie, la Mer Morte et ses avatars opératiques – perspective qui l’emplissait d’une joie sans mélange. Cela lui laissait donc quelques heures pour retrouver la trace de la mort suspecte du premier jumeau Brénès.

Un litre de café plus tard, Scott poussait la porte de son bureau…

Lomalarch

Épisode 8

Son bureau qui, comme tout le bâtiment de la police criminelle, faisait le mort.

La maigre clarté de la pleine lune éclairait faiblement les bureaux désertés, projetant sur les murs les ombres énigmatiques des dossiers qui s'empilaient dans un désordre poussiéreux. Scott aimait cet endroit. Surtout la nuit. Une sorte d'enthousiasme morbide l'exaltait, au milieu des montagnes de pièces à convictions refroidies, que le silence empreignait de mystère.

Dans ce milieu, sa réflexion devenait intense. Certains disaient qu'on pouvait l'entendre murmurer dans le noir des hypothèses, échafauder des théories, démonter des alibis et révéler des coupables. Il triturait entre ses doigts rabougris les pièces à convictions piégées dans leurs sachets de protection, emplissant l'espace d'échos lugubres.

Le commissaire était connu pour les nuits blanches passées dans son bureau. Ou plutôt, il était de notoriété publique que la présence d'un Scott ravagé de fatigue au petit matin, au beau milieu d'une affaire difficile, était annonciatrice d'une journée d’action intensive, ou de rebondissements inattendus : l'aurore livrait bien souvent un coupable.

Sitôt arrivé, le commissaire rassembla sur son bureau les pièces à conviction collectées, les photos prises sur les lieux du crime, et un bouquin chiffonné traitant de Lucia di Lammermoor, qu’il avait découvert sur le bureau de Caruso. Un rapide survol de l’ouvrage lui confirma ses craintes : seuls des abrutis aux esprits embrumés pouvaient se passionner pour les significations métaphoriques des élucubrations en langue étrangère de quelques comédiens ratés gesticulant sur une scène vermoulue. Et Jeanne ? Ou était Jeanne ? Et Luciole ? Pourquoi surgissait elle à nouveau dans sa vie maintenant ? L’instantané, coincée derrière la transparence du sachet, attirait Scott, sans qu’il arrive vraiment à comprendre pourquoi. Etait ce l’image de Luciole, depuis longtemps refoulée, subitement retrouvée, qui le tracassait ? Etait-ce ce visage, ce corps trop bien connu au milieu des décombres d’une affaire qui s’annonçait si mal ? Ou cette robe, ce blanc trop parfait, qui, dans la pénombre, semblait briller doucement? Cette robe blanche avait un caractère surréaliste. Dans un soupir, Scott tendit la main vers le cliché.

Arrivé presque au contact, alors que sa main allait se refermer sur le plastique craquant et froid, il suspendit brutalement son geste.

Le blanc était vraiment surréaliste. C’était cela, qui attirait son regard. La lune n’était pas seule responsable de la faible lueur entourant la photographie. Il émanait du verso une lueur blafarde et faible. Le cœur fébrile, le commissaire retourna l’image. Une belle écriture cursive et phosphorescente l’y attendait, en sous impression de l’expression vengeresse qu’il connaissait déjà pour l’avoir lu à l’opéra :

« Hôtel du Parc, rue des 3 printemps. Je t’y attendrais, jeudi. »

La rue des 3 printemps. Scott la connaissait bien. Il y passait régulièrement. C’est à 2 pâtés de maison de la bibliothèque où il avait coutume d'aller avec Jeanne…

RCerise

Épisode 9

Jeanne se réveilla un peu embrumée, alluma la lampe de chevet après avoir tatonné un peu et mit quelques instants à retrouver ces esprits. Que faisait-elle dans cette chambre inconnue ? Et puis la soirée et sa décision lui revinrent brutalement. Elle prit sa montre et regarda l'heure. Six heures du matin, pourquoi s'était-elle réveillée à six heures du matin ? Pourtant elle s'était endormie fatiguée, avec l'intention de profiter de la matinée pour récupérer avant de reprendre son travail.

Non, finalement non. Cette solution n'était pas la bonne se dit-elle. Il fallait absolument qu'elle trouva un autre endroit pour prendre un peu de recul et se décider enfin. Garder son commissaire ou retrouver sa liberté, parce qu'il n'était pas possible d'avoir les deux.

C'est en réfléchissant à tous ces évènements et à son futur plus ou moins probable qu'elle décida de refaire sa valise. Elle prit soin, comme d'habitude, de prendre une photo de l'endroit où elle se trouvait, puis rangea son appareil dans son sac. Quelques minutes plus tard, elle descendit les escaliers, posa ses clés et un mot pour le gardien qui était parti — d'après l'ardoise laissée sur le comptoir — à la boulangerie, et poussa la porte de l'hôtel.

* * *

Scott décida de prendre le métro pour se rendre à l'hôtel du Parc qu'il connaissait si bien. Une fois descendu dans les entrailles de la ville, il se retrouva sur le quai à attendre une des premières rames du matin. Un peu perdu dans ses pensées qui mélangeaient à la fois Jeanne, les beignets, l'opéra, et curieusement Caruso — un drôle de personnage, il observa la rame qui finissait de ralentir sur le quai opposé. Brusquement sa vue se figea. En face de lui, dans la voiture, se trouvait une femme assise qui le regardait fixement et qui écrivait avec son doigt sur les quelques traces de buées encore présentes sur la vitre. Puis, lentement, la rame démarra et reprit de la vitesse et c'est à ce moment là que Scott compris ce qui l'avait troublé. Cette femme était le sosie de Luciole ! Non, impossible, il ne pouvait y avoir deux femmes comme Luciole sur terre, ce ne pouvait être qu'elle.

Scott se frotta les yeux mais l'image était encore là, figée dans son cerveau et c'est mécaniquement qu'il monta dans le wagon qui venait de s'arrêter devant lui.

Quelques minutes plus tard, il émergea à l'air libre, comme on sort d'un mauvais rêve, et le brouhaha de la ville le ramena brusquement à la réalité. Comment expliquer ce qu'il s'était passé ? Etait-ce un cauchemar ou une une vision ? Pourtant il ne croyait pas à ses phénomènes, son métier lui avait appris à les ignorer. Il retrouva alors le chemin de l'hôtel du Parc et arriva en quelques pas devant l'entrée. Alors qu'il s'apprêtait à ouvrir la porte il revit en sur-impression sur la vitre le message que Luciole avait transmis ce matin : “Jeanne = danger”.

C'est alors qu'elle apparut en face de lui …

Franck

Épisode 10

- Luciole ? s'écria Scott stupéfait.

-x-

Cela faisait bien plus d'un mois que Scott et sa femme ne s'adressaient la parole que pour échanger des banalités. Scott savait que Jeanne n'avait jamais compris sa passion pour la police et notamment les affaires de meurtre. Elle supportait de moins en moins ses sorties nocturnes pour le travail et il était las ses piques continuelles sur son métier. Il préférait passer ses nuits au bureau et rentrer au petit matin, une fois qu'elle était endormie, pour éviter l'atmosphère pesante et lourde de reproches non exprimés qui s'était installée entre eux. Ce jour là, quand il s'était réveillé, Jeanne était déjà partie travailler. Tant mieux, il allait pouvoir prendre son petit déjeuner tranquillement. Son café avalé, il sortit à son tour et alla s'acheter le journal avant d'aller au bureau. C'est alors qu'il la vit. Une belle jeune femme aux traits fins avec une longue chevelure d'ébène. Elle était vêtue d'une élégante robe bleue. Sans réfléchir, il s'approcha d'elle.

“Puis-je vous aider, mademoiselle ? Vous semblez perdue …

- Oui, avoua-t-elle embarrassée. Je viens d'emménager dans le quartier… Vous aller trouver ça bête, mais je ne trouve plus ma rue.

- Pas du tout, sourit-il. Donnez-moi l'adresse et j'essaierai de vous diriger. Je connais bien le quartier.”

La rue que recherchait la jeune femme était assez éloignée de l'endroit où ils se trouvaient. Il y avait une bonne vingtaine de minutes de marche. Il se proposa de l'accompagner. Elle se laissa convaincre. Pendant le trajet, ils discutèrent de tout et de rien et Scott apprit que la jeune femme s'appelait Luciole Grenier et qu'elle était romancière. Arrivés à destination, il ne put s'empêcher de l'inviter à prendre un café. Elle accepta.

Puis ils se revirent de plus en plus souvent. Sans s'en rendre compte, Scott était totalement tombé sous le charme de Luciole. Leur relation devint plus intime. Luciole était comme une bouffée d'air frais pour lui. Toujours gaie et enjouée, elle ne lui posait jamais de question et Scott ne s'en plaignait pas. Jusqu'au jour où tout bascula et où elle disparut de sa vie sans un mot et sans laisser aucune trace …

-x-

La jeune femme tourna les talons.

“Luciole ! Attends !”

Mialy

Épisode 11

Luciole jeta un bref regard par dessus son épaule au commissaire, mais ne s'arrêta pas, enfilant à grandes enjambées le couloir de l'hôtel. Elle tourna au bout, disparaissant de sa vue, et Scott l'entendit dévaler un escalier. Il se mit à courir après elle. L'escalier, sombre, s'enfonçait dans les profondeurs de la terre. Il avança, saisit l'une des torches qui brûlaient au mur…

“Une torche ?” se dit-il à voix haute. “C'est quoi ce délire ?”

L'escalier plongeait toujours plus loin, dans le noir le plus absolu n'eût été la torche vacillante. Marche par marche, il descendait. Un palier se dévoila brusquement, et Scott se figea. Au milieu du palier, couché sur le dos, se trouvait le corps d'une femme, dans une belle robe d'une blancheur immaculée. Elle tenait sa tête entre les mains, telle une poupée désarticulée. Le visage était caché par une épaisse voilette blanche. Pas une goutte de sang nulle part. Scott tendit une main tremblante et souleva le voile, lentement, comme on dénude un corps aimé. Luciole le regardait, avec une expression mi-surprise, mi-amusée.

“Noooon !” cria-t-il, en se redressant brutalement. Sa tête heurta le dossier du fauteuil, le ramenant à la réalité. “Merde, encore ce rêve idiot,” fit-il, avec un soulagement qui le surprit lui-même. Depuis une dizaine d'années, un assassin onirique avait ainsi découpé toutes les personnes que Scott aimait, certaines de nombreuses fois, d'autres plus rarement. Jeanne, et Luciole pendant un temps, avaient été ses principales victimes.

“Jeanne. Réglons d'abord ça, j'aurais la tête libre ensuite.” Les disparitions de Jeanne faisaient partie de leur vie de couple. C'était une danse nuptiale élaborée, complexe, qui leur était indispensable. Personne n'aurait parié un centime sur leur couple lors de leur mariage, et pourtant il durait depuis 15 ans - et six disparitions de Jeanne, sept aujourd'hui. C'était une forme de cache-cache, à grande échelle. Il savait qu'elle continuait à aller travailler, mais le quartier en question lui était interdit par leurs règles implicites, c'eût été trop facile. Si au bout de cinq jours Scott n'avait pas retrouvé Jeanne, elle commençait à lui envoyer les photos de ses lieux de séjour, une par jour. Au dixième jour, elle l'appelait. Scott ignorait le type de l'indice suivant, le jeu n'ayant jamais duré plus de treize jours. Il préférait ne pas penser à ce qui pourrait se passer s'il ne retrouvait pas Jeanne. Il décrocha son téléphone, réveilla deux collègues, donna quelques ordres sans urgence particulière, mais ne traînez pas…

Ses dispositions prises, il alluma son notepad. La photo de Luciole devait être transmise au labo, c'était évident. Pareil pour le bristol. Amour, Haine, Folie, Mort, est-ce que ça pouvait signifier quelque chose ? La journaliste devait être interrogée, elle semblait bien informée sur Brénès. La convoquer ? Autant aller chez elle, ou à sa rédaction, ce sera plus simple. Elle pourra certainement lui faire un topo sur le petit monde opératique et ses coteries. Hmmm oui c'est un bon angle d'approche, ça. Peut-être même pourrait-il obtenir une indication du lien entre Brénès et Luciole.

Nuits de Chine

Épisode 12

Un coup d'oeil rapide à la pendule du bureau lui fit réaliser que le cauchemar l'avait privé de quelques heures de réflexion précieuses. Caruso devait arriver d'un moment à l'autre. Alors que Scott ramassait la photo qui lui avait glissé des mains pendant qu'il rêvait, la porte du commissariat s'ouvrit. Un rapide coup d'oeil lui permit de voir lequel de ses collègues prenait ses fonctions d'aussi bonne heure. Malheureusement pas Caruso.

Scott décida d'allumer son ordinateur, et de fouiller dans les fichiers officiels pour rassembler les éléments qu'il pourrait bien trouver sur Adrian Brénès. Rien. Le casier du bonhomme était aussi blanc que son visage sans vie, et il n'avait jamais déposé la moindre plainte, ni même été cité pour témoigner. Son nom était absolument inconnu du système. Sa deuxième recherche le laissa néanmoins perplexe : lui qui avait savouré chaque instant passé avec Luciole n'avait jamais pensé à creuser son passé. Après tout, quelles raisons aurait-il eu de le faire ? Un tort, pensa-t-il en déroulant la longue liste affichée à l'écran.

Un rapide survol des différentes affaires laissait penser que l'inspiration de la romancière trouvait sa source dans des histoires on ne peut plus réelles. Deux meurtres non-elucidés, une affaire d'enlèvement, une prise d'otage… La diversité des faits étonnait le commissaire. Pourtant, son nom lié à toutes ces affaires n'appartenait jamais à la liste des suspects. Comme si les criminels prenaient un malin plaisir à se déchaîner autour d'elle. Ou comme si d'improbables coïncidences l'avaient régulièrement amenée à se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

Après un nouveau coup d'oeil à l'horloge, Scott attrapa son téléphone. Plus d'une heure s'était écoulée sans qu'il s'en aperçoive, absorbé par les rapports, dépositions et autres retranscriptions d'interrogatoires qui défilaient sur son écran, et Caruso n'était toujours pas arrivé. Il composa le numéro du brigadier et attendit. Quelques sonneries, puis le répondeur. Dans un soupir qui en disait long sur la pertinence du message, Scott raccrocha et poursuivit ses recherches.

Alors qu'il replongeait dans les archives de la police, la sonnerie du téléphone coupa net sa réflexion.

“Allo ?

- Commissaire ? C'est Caruso…

- Enfin ! Mais vous êtes où, bon sang ? Je vous avais demandé d'être là pour sept heures, non ?

- Je sais, commissaire, je suis désolé, je suis presque arrivé. Mais j'ai du nouveau.

- Allez-y…

- Le choriste, vous savez, celui qui était gêné lorsqu'on a descendu le cadavre ? Il semblerait qu'il ait raté un virage en rentrant chez lui cette nuit.

- Comment vous savez ça ? Il n'y a eu aucun coup de fil au commissariat, aucun accident de signalé…

- C'est normal, c'est moi qui vient de le trouver. J'étais en chemin pour vous rejoindre, et j'ai vu une voiture dans le ravin. Ca m'a fait penser au début du script de Brénès, vous savez, avec Lucie qui roule à toute vitesse en pleine nuit, étouffée par les sanglots, jusqu'à ce qu'elle parte dans le décor…

- En bref ?

- Ben, ça vient tout juste d'arriver, on dirait, parce que le capot de la voiture est encore chaud.

Scott nota l'adresse et reposa le combiné. “Ca commence bien” maugréa-t-il en attrapant son manteau. Un nouveau décès aussi tôt dans l'enquête n'augurait rien de bon. Et l'interview de la journaliste allait devoir attendre…

Spica

Épisode 13

“Ainsi périssent ceux qui s’en prennent à Lucie” se remémora Scott en poussant la porte du commissariat en compagnie de Caruso qui venait tout juste d'arriver. Il monta dans sa voiture et démarra rapidement en direction du lieu de l'accident. Il demanda à Caruso de le guider tout en réfléchissant à l'état de son enquête. “Ainsi périssent ceux qui s’en prennent à Lucie”. Que cachait cette menace ? Des cadavres, des énigmes, des coïncidences et des souvenirs, mais pas le commencement d'un début de solution. Typique de l'enquête qui finit dans les cartons des archives, au classement Non résolu. Quel était le lien entre tout ces évènements ? Quel était le fil conducteur ?

Scott roula pendant quelques dizaines de minutes en écoutant distraitement Caruso lui faire un cours accéléré sur l'art lyrique. Visiblement ce dernier en avait une excellente connaissance et ne tarissait pas d'éloges sur tel ou tel soliste ou metteur en scène, mais Scott avait la tête ailleurs, dans son dernier rêve. Il revoyait sans arrêt le visage de Luciole et son doigt en train de tracer des lettres sur la vitre du métro.

Arrivé sur les lieux, dans un virage surplombant un petit ravin, il se gara sur le côté et se fraya un chemin entre les camions des pompiers, la camionnette de gendarmerie et le SAMU. Arrivé à l'endroit où le véhicule avait quitté la route, il remarqua qu'il n'y avait aucune trace de freinage sur l'alphaste. Il fit ensuite un signe au planton qui surveillait les allées et venues tout en tenant sa carte en évidence et descendit le chemin escarpé qui conduisait à la voiture accidentée.

Un homme du SAMU était déjà au travail et prenait quelques notes à haute voix à l'aide d'un dictaphone tout en inspectant le corps sans vie du conducteur. À première vue, si on se fiait à ses observations, il n'y avait aucun signe particulier qui pouvait faire croire à autre chose qu'un banal accident. D'après lui, il pouvait s'agir d'un malaise cardiaque, d'une crise d'épilepsie ou d'une rupture d'anévrisme. “De toute façon l'autopsie nous livrera son petit secret” dit-il. Scott prit de quoi écrire dans sa poche et commença à noter :

Le choriste :

- cardiaque ? épileptique ? autre maladie ?

- traitement médical ?

Puis il rangea son carnet et son stylo, enfila des gants en latex et se pencha à son tour dans la voiture. Il fouilla rapidement les poches de la veste du choriste — quel était son nom déjà ? ah oui, Xavier Métaf avait-il lu dans son carnet — et finit par en ressortir un portefeuille en cuir noir. Il l'ouvrit, en sortit une série de photos, commença à les regarder et se figea …

Sur l'une d'entre elle, prise visiblement dans une chambre d'hôtel, il voyait Luciole et le choriste se tenant la main et souriants. Bizzarement un détail le frappa ! Elle portait l'anneau égyption si particulier qu'il lui avait offert il y a longtemps.

Franck

Épisode 14

C’était l’heure. Comme tous les matins, Julie se couvrit et se dirigea vers la cuisine. Légèrement rousse, elle avait de bonnes joues et des yeux clairs. Comme beaucoup d’adolescents, elle était un peu désabusée par la vie, mais quand même heureuse de la vivre. Souvent à hausser les épaules, ou faire la moue, elle avait malgré tout une sorte de bonne humeur qui lui permettait souvent de faire rire son entourage : c’est qu’elle manquait rarement de pertinence, et ce qui allait suivre allait encore le confirmer.

Sa mère en effet l’attendait avec un petit sourire et un regard las : « bonjour ma chérie ». Julie s’arrêta lorsqu’elle vit qu’elle lui avait préparé un copieux petit déjeuner, comprenant peu à peu ce que cela signifiait. Sa bonne humeur se cacha tout au fond d’elle pour ne laisser surgir que son pendant négatif. - Tu vas pas encore me dire qu’on va partir ? dit-elle sur un ton aussi inquiet qu'agressif, fronçant les sourcils et roulant ses grands yeux bleus. - et bien… mais enfin voyons, non, pas forcément où vas tu chercher ça ? - oh, pas loin : tous les trois-quatre ans, on déménage, et ça commence toujours de la même façon : un petit déjeuner luxueux m’attend, pendant que tu tripotes nerveusement ta bague. - écoute assieds toi ma chérie. Mange, il faut que je te parle.

Mais Julie s’emporta : « mais t’es insupportable ! je te signale que t’as même pas fini de reboucher la cloison de la salle de bain ! tu sais ? le trou qui a été fait quand on a remplacé la baignoire en arrivant ici ? et tu veux déjà qu’on parte ?? »

Luciole se tut un instant en se pinçant les lèvres, respira un grand coup, attendit que sa fille se calmât un peu, et lui redemanda gentiment mais fermement de s’asseoir. Julie s’exécuta, écoutant ce que sa mère avait à lui dire.

Une heure plus tard, elle retourna dans sa chambre. Tant pis pour son cours de math. Ça tombait bien de toute façon, elle aimait pas sa prof de maths. Elle regarda pensivement cet arrêt de bus qui servait de décoration, qui portait le nom de son lycée. Elle l’avait trouvé parmi les gravas lorsqu’ils avaient rénové le quartier, et elle l’avait piqué un soir où comme souvent elle s’était retrouvée avec ses copines, à bavarder pendant des heures à la sortie des cours. Elle avait beau dire que c’était chiant le lycée, elle se rendait compte qu’elle s’y sentait bien, qu’elle aimait ses amies, qu’elle aimait ce qui lui était enseigné, et qu’elle n’avait pas du tout envie de repartir. Non, elle ne voulait pas déménager encore une fois, quelles que fussent les raisons données par sa mère, après tout, cela ne la concernait pas ! Après un exil en province, elle était enfin revenue à la capitale, et elle ne voulait plus la quitter ! Même si tout cela était quand même inquiétant.

Elle refusait de se laisser aller au pessimisme: il devait bien y avoir des solutions, et elle espérait que sa mère se déciderait à les trouver. Luciole était restée dans la cuisine, le cœur gros. Elle se demandait si elle n’aurait pas dû en profiter pour révéler à Julie qui était son père. Peut-être valait-il mieux désormais qu’elle ne le sût jamais ? Comment allait-elle lui pardonner de l’avoir toujours tu ? N’était-il pas trop tard de toute façon ?

Repoussant tout cela à plus tard, elle entreprit de débarrasser la cuisine : c’est qu’elle avait encore des démarches à effectuer - à commencer par un mot d’excuse pour sa fille - et des points à éclaircir.

* * *

A peine avait-il enfilé ses gants que son téléphone retentit. C’était le légiste. - Ah, tu tombes bien, lui dit Scott. On a besoin de toi ici. Scott lui expliqua en deux mots la situation. - Tu penses que c’est aussi un meurtre ? lui demanda Aaron - Et bien ma foi, je compte un peu sur toi pour m’aider à trouver la réponse mon vieux ! Pas de traces de pneu, c’est plutôt mauvais signe. - Rha ils pourraient me laisser le temps de reprendre mon souffle un peu ! Oui parce que pour ton pendu, je te confirme qu’il n’est pas mort par pendaison, et qu’il est décédé environ quatre heures avant qu’on le trouve. En fait, la corde qui a servi à le pendre dissimulait une espèce de piqûre dont je n’ai pas encore trouvé la cause, mais qui est peut-être à l’origine de l’empoisonnement dont il est mort. - Oui ben rapplique, tu me raconteras tout ça de vive voix.

Par ailleurs, Scott savait qu’il ne pourrait pas échapper à cette histoire d'opéra. Il fallait bien qu’il se penche sur le fond, et il aurait d’ailleurs dû le faire dès le début : combien de fois la réalité avait elle dépassé la fiction ? Et pour cause ! Il fallait bien que les criminels – comme les écrivains du reste – s’inspirent de quelque chose. Pourquoi pas d’opéra ? Rien n’était moins sûr et cela n’arrivait certes pas tous les jours. Mais vu les victimes, vu les photos trouvées, vu le lien apparent entre les victimes (l’opéra et luciole), il n’était pas du tout impossible que quelques éléments figurent dans l’histoire de lucie de lammermoor, voire dans celle de lucie de la mer morte ? Bien qu'il supposait que Caruso lui aurait fait part d'un rapprochement s'il y en avait eu d'évidents, il devait en avoir le cœur net. Il appela Caruso qui furetait plus loin du côté de la voiture, et qui allait se faire un plaisir de lui résumer l’histoire, la nouvelle histoire, puis la nouvelle nouvelle histoire de lucie en attendant le légiste qui ne manquerait pas de lui apporter des éléments importants.. - Je termine ce schéma là et je suis à vous! répondit Caruso.

En attendant Caruso, il entreprit d’appeler la belle Marie-Alexandrine pour lui faire savoir qu’il passerait dans la matinée et qu’il comptait sur elle pour lui apporter davantage d’informations au sujet du fameux jumeau décédé dans d’étranges circonstances. Ayant noté son nom, il remit à plus tard d’appeler son vieil ami David, le seul journaliste en qui il avait réellement confiance, pour lui demander de faire quelques recherches sur ce décès. Après tout, Marie-Alexandrine se trouvait sur les lieux du crime, faisant d’elle une suspecte. Même si elle ne pouvait mentir sur les références journalistiques qu’elle lui communiquerait, elle pouvait toujours « oublier » d’autres références précieuses. Or il fallait qu’il fût certain que ce jumeau était décédé, ou non : date, lieu, circonstances de la mort et de sa découverte. Parce que s’il y avait le moindre doute, il faudrait enquêter sur les fantômes…

En attendant de l’appeler, il se contenta de lui envoyer un petit texto : “dis, depuis le temps, un ti Prieuré-Lichine 90, ça te dirait ?” C’est que Scott était peut-être un mangeur de beignets qui détestait l’opéra, mais il appréciait beaucoup le bon vin, et savait qu’avec un message pareil, David ne se ferait pas prier.

Condorcee

Épisode 15

Et encore ce maudit téléphone. Et encore Aaron, le légiste, juste pour confirmer que le client qu'il l'avait chargé d'ausculter était mort avant que sa voiture ne finisse dans le ravin. Décidément mourir avant de se suicider devenait une habitude en ce moment. Aaron confirma également qu'il avait repéré la même petite trace de piqûre dans le cou que chez Adrian Brénès et qu'il était toujours dans l'impossibilité d'en dire plus. Le médecin légiste fit aussi part à Scott d'une autre découverte qu'il avait jugée intéressante : le pseudo-suicidé avait embrassé peu de temps avant de mourir une autre personne, sans doute une femme, car il avait des traces de rouge à la commissure des lèvres. Mais, détail original, la couleur n'était pas la même en haut et en bas, sans doute un rouge Lip Lip Lip « Red Affair » de chez Givenchy pour le haut et un « Or Jaune » n°240 de chez Guerlain pour le bas. Scott sentit son sang se glacer dans ses veines quand il entendit le légiste lui annoncer cette nouvelle et lui demanda comment il pouvait être si sur de lui pour les marques employées. L'autre lui répondit que cela ne le regardait pas mais qu'il était quasi certain de ce qu'il avançait.

Après avoir raccroché, Scott resta pensif. Les femmes qui s'amusaient à mettre deux rouges à lèvre différents ne devaient pas être légion, et encore moins un Givenchy et un Guerlain. Mais lui il en connaissait une qui le faisait, elle s'appelait Luciole.

Le portable sonna à nouveau alors que Scott n'avait même pas eu le temps de reprendre ses esprits. Caruso appelait pour, lui aussi, faire part de ses premières constatations. La voiture s'était arrêtée avant de se lancer dans le vide, une femme assise coté passager en était descendue et était partie dans l'autre sens, les traces de ses escarpins se perdant ensuite sur le macadam.

Et, en fouillant la voiture, Caruso était tombé sur un indice potentiel pour peut-être identifier cette passagère qui était certainement la dernière à avoir vu le choriste vivant et la première à l'avoir vu mort. En glissant la main entre l'assise et le dossier du siège passager, il était tombé sur une boucle d'oreille avec une perle bleu clair entourée de petites pierres semi-précieuses noires et grises. Le policier ajouta que la propriétaire de cette boucle devrait pouvoir être trouvée assez facilement, car une réparation avait été faite récemment sur une partie de la boucle. Scott sentit son sang se glacer à nouveau dans ses veines, et Caruso dut lui demander plusieurs fois s'il était toujours au bout du fil avant qu'il ne reprenne ses esprits. Il lui ordonna de faire tout de suite une photo de la bague et de la lui envoyer par MMS. Scott commençait vraiment à se demander ce qui se passait, il restait pétrifié à son bureau, maudissant Caruso de ne pas aller plus vite, ouvrant et fermant son portable toutes les dix secondes. Enfin le téléphone se mit à sonner et la boucle d'oreille apparut sur son écran. Scott blêmit… pas de doute, cette boucle d'oreille, il la connaissait et il aurait pu sans problème dire à Caruso quel bijoutier l'avait réparée, car c'était lui qui était allé la récupérer avant-hier chez le joaillier juste en bas de chez eux à la demande de Jeanne, sa femme.

Thierry du Var

Épisode 16

Scott avait l'impression d'être dans un cauchemar. Il allait bientôt se réveiller, soulagé que tout ça n'ait été qu'un mauvais rêve. Malheureusement la triste réalité était bel et bien là. Il fallait qu'il réfléchisse calmement. Il ne pouvait pas se laisser distraire par le sentiment de malaise qui commençait à l'envahir. Il y avait forcément une explication à tous ces évènements et, foi de commissaire, il la trouverait.

Comme il n'avait plus rien à faire sur les lieux du crime, il décida de passer à son bureau pour récupérer quelques dossiers et rentra chez lui où il pourrait se concentrer sans être dérangé. Il lui fallait établir un lien entre les deux morts et Luciole et surtout découvrir ce que Jeanne venait faire dans l'histoire. Bien que ça lui soit douloureux, en tant que professionnel,il ne devait écarter aucune piste.

Il s'alluma un cigare et commença à relire le dossier de Luciole. Quelque chose l'avait dérangé la dernière fois qu'il l'avait lu, en plus du fait que son nom apparaissait dans des affaires on ne peut plus douteuses.

La première affaire datait de 10 ans. Elle concernait la disparition suspecte d'un certain Paul Lou. L'affaire avait été classée car l'homme en question se trouvait être criblé des dettes de jeux et on avait supposé qu'il avait pris la fuite pour échapper à ses créanciers. Luciole travaillait comme serveuse dans le casino où Paul Lou avait l'habitude de jouer et avait été interrogée par la police qui le recherchait à l'époque.

La deuxième affaire remontait à 7 ans. Il s'agissait du braquage d'un supermarché qui avait mal tourné lors duquel des clients avaient été pris en otage. Fort heureusement, personne n'avait été blessé mais l'aggresseur avait réussi à s'échapper et on ne l'avait jamais retrouvé. Luciole qui faisait ses courses au moment du fameux braquage s'était retrouvée parmi les otages.

La dernière affaire remontait à 3 ans. Etienne Marchand et son frère Eric avaient été retrouvés assassinés dans leur appartement. Apparemment le meurtrier aurait dérobé un peu d'argent et quelques objets de valeur. Le vol ne constituait pas un mobile plausible et l'assassin n'ayant jamais été retrouvé, ce double meurtre demeurait jusqu'à ce jour un mystère complet. C'était la seule affaire où Luciole avait un rapport direct avec les victimes. Elle avait été la petite amie d'Etienne.

Rien n'indiquait que ces affaires avaient un rapport quelconque entre elles ni avec l'enquête actuelle. Seules deux des victimes avaient un point commun, Xavier Métaf et Etienne Marchand : ils avaient été les amants de Luciole.

Un éclair traversa soudainement l'esprit de Scott. Voilà le détail qui le dérangeait! Le supermarché se trouvait à deux rues d'un appartement qu'il connaissait très bien, celui où Luciole habitait lorsqu'ils se fréquentaient. Le fameux braquage s'était produit quelques jours avant qu'elle disparaisse de sa vie ! Si ses souvenirs ne le trahissaient pas, ils devaient passer ce weekend là ensemble mais il avait du décommander à cause d'une urgence à son boulot.

Les autres hommes avaient-ils également été les amants de Luciole ? Peut-être tenait-il une piste mais il lui faudrait le prouver. Le bip du fax le tira de ses réflexions, les recherches qu'il avait ordonné de faire sur les jumeaux Brénès étaient arrivées …

Mialy

Épisode 17

Pendant ce temps là…

* * *

Jeanne repensait au mot qu'elle avait laissé avec les clefs de la chambre 215. Sur ce mot, elle demandait au gardien de ne dire à personne qu'elle était passée. Il ne fallait pas laisser de traces trop évidentes. Apres tout, elle ne savait pas si celui qui la recherchait était le flic ou l'époux. Elle redoutait le premier tout en espérant le second. Dommage qu'ils soient inclus dans le même paquet.

* * *

Julie, dans sa chambre, essayait de trouver un moyen pour faire changer sa mère d'avis. Elle ne voulait pas quitter son école, ses amies, son quartier. Elle était bien là où elle était. Elle avait un endroit où elle pouvait retrouver ses amies et discuter. Elle connaissait les autres riverains, la boulangère la saluait et discutait avec elle. Elle connaissait même le prénom de la grande brune adepte de menthols fines qu'elle croisait dans le bus : Jeanne, comme sa grand-mère. Et comme sa grand-mère, Jeanne avait toujours un peu de temps pour écouter Julie et ses problèmes. Vraiment, elle devait rester ici. Peut-être que ses amies du lycée pourraient l'aider.

* * *

Caruso était rentré chez lui. Comme à chaque fois, il avait trouvé des bras aimants où se blottir. Ces bras qui le consolaient, le rassuraient ou lui faisaient tout simplement oublier son pénible métier. C'est souvent difficile d'être un policier folle lyrique. Surtout quand on est confronté à des meurtres et à des suicides aussi tordus. Et demain, ça recommencerait. Heureusement, les bras l'attendraient. Il le savait et ça l'aidait à tenir.

* * *

Max Casomon était à son bureau. Elle repensait à la disparition de Marc-Antoine Brénès. Vraiment très bizarre cette affaire. Elle se souvenait que le corps était difficilement reconnaissable. Il faut dire que, après un incendie, il ne reste pas grand-chose à reconnaître. La famille avait dit que c'était lui, mais après avoir juste jeté un œil. Comme s'ils savaient déjà que c'était lui. Certes c'était sa voiture, qu'il ne prêtait jamais. Certes, on avait retrouvé les restes de son portefeuille. Certes, plus personne ne l'avait revu après ça. Mais Max avait encore un doute. Une intuition qui lui disait que cette histoire n'était pas finie. Peut-être devrait elle en parler à sa fille.

* * *

Luciole dans sa cuisine, commençait à mettre les choses au point. Où aller, comment s'y rendre, quelle raison donner. Depuis le temps, on aurait pu penser qu'elle avait l'habitude, mais Luciole était une artiste. Elle ne se répétait jamais et ne voulait pas tomber dans la facilité. Ses déplacements devaient être plausibles mais discrets. Il fallait trouver le juste milieu entre la raison importante et la raison disproportionnée. Un peu comme toutes les affaires auxquelles elle avait été mêlée.

* * *

David Newton fumait tranquillement sa pipe quand le texto de son ami Scott arriva. Il le lit, puis vérifia qu'il avait dans sa cuisine assez de cèpes pour faire honneur à la bouteille promise. Il fit ensuite un tour dans sa bibliothèque et sortit les infos qu'il avait sur le fils Brénès. Il n'y en avait pas eu des masses à l'époque, ce qui fait qu'il avait tout chez lui.

* * *

Cédric cherchait un travail informatique, de préférence dans la création de sites web. Peut-être que la police avait besoin d'un intranet simple mais fonctionnel et complet. Ca le changerait de sa grosse boite actuelle.

TarValanion

Episode 18

Mardi, 14 h 12

La petite musique ridicule du téléphone portable interrompit ses réflexions.

- Allô, oui, Luciole Grenier.
- …
- Bonjour Monsieur, non pas encore.
- …
- Oui, bien sûr Monsieur, je m'y préparais justement.
- …
- Au revoir Monsieur, je vous tiens au courant, sans faute.

Mardi, 20 h 05

- Voglio fare il gentiluomo e non voglio più servir, non, non, non, non…

Caruso chantonnait au volant d'une Clio déglinguée dont l'usage correspondait au grade d'enquêteur civil (brigadier 2e ech. selon sa feuille de paie). Il ne pouvait refréner un demi-sourire ironique en pensant à la tête de Scott s'il apprenait (mais ça n'arriverait pas) le rôle qu'on lui faisait jouer.

Depuis un moment déjà il avait bifurqué vers une route étroite et sinueuse lorsqu'il franchit un imposant portail d'où on apercevait une grosse bâtisse de la fin du XIXe siècle.

Mardi, 21 h 32

Un verre de Bas Armagnac dans la main droite, un Monte-Christo N° 5 dans la main gauche, un vieux pote dans le fauteuil en face de lui, Scott se sentait comme anesthésié de ses emmerdes.

David Newton lui avait préparé une bouffe de vieux garçons : deux belles tranches de foie gras arrosées de Porto vintage, une simple poêlée de cèpes à la bordelaise, avec juste des échalotes et du persil, arrosée de la bouteille de Margaux qu'il avait apporté, une glace au citron arrosée de vodka. Diététique.

Le dossier de Marc-Antoine Brénès sur les genoux, il retournait quelques feuillets imprimés à la va vite et quelques coupures de presse résumant la courte vie (34 ans) de ce rejeton de la bonne bourgeoisie (père notaire, mère pédiatre) décédé à la suite de l'accident de sa voiture de collection, une Lagonda MP230/1 de 1969, qui avait, malheureusement, brûlé avec lui.

Le garçon, grand consommateur de jeunes femmes, n'avait apparemment jamais exercé le moindre métier. Son train de vie excédait néanmoins, et de loin, les revenus pourtant confortables de ses parents.

Il apparaissait, par ailleurs, qu'il avait visité, très fréquemment, tous les pays du monde, y compris les plus exotiques.

Mercredi, 9 h 44

Cédric Richefeu était estomaqué, l'Inspecteur Général de la Police Nationale Vial, qui le recevait à la suite de sa demande d'emploi, venait de lui demander en le regardant droit dans les yeux par-dessus ses lunettes : ” Et un système informatique qui me permettrait de tout savoir et même de tout voir dans cette maison, vous sauriez faire ?“

Tasconino

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